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La tentation du bitume : tous responsables, pas coupables ?


Le 22 février 2012 | Par

Agnès

Ses articles

Totalement immergée dans un mode de vie écologique, je traque sans relâche dans le quotidien les initiatives et les leviers permettant de changer les comportements et bouger les lignes.

Partout dans le monde, les villes enflent, s’étalent, arrachant aux campagnes leurs habitants et leurs terres cultivables. Depuis 1950, le pourcentage de la population mondiale vivant en ville est passé de 30 à 50 %. D’ici 2030, cette proportion pourrait atteindre 60 %.

Comment vivre dans des villes toujours plus étendues, toujours plus dévoreuses d’espaces et de matières premières et de plus en plus source d’inégalités pour ses habitants ?
Eric Hamelin, sociologue urbaniste et Olivier Razemon, journaliste free-lance, dans leur dernier ouvrage « La tentation du bitume – Où s’arrêtera l’étalement urbain ? » avancent des solutions qui donnent à espérer.

Tous responsables de l’étalement urbain ?

Dans leur ouvrage écrit à quatre mains, les auteurs font un instantané de la situation des villes aujourd’hui, particulièrement en France. Force est de constater qu’elle n’est pas brillante : les croqueurs de terre pullulent, disloquant la ville et gagnant les campagnes. Pour mémoire, l’équivalent d’un département de terres cultivables disparaît en France tous les sept ans à cause de l’artificialisation des sols.

Au fil des pages,  Olivier Razemon et Eric Hamelin en pointent les causes, autoroutes, routes, parking commerciaux et privés, entrepôts commerciaux… et nous réalisons que nous sommes tous partie prenante de cet étalement urbain. Les citadins, bien entendu, mais aussi les adeptes de la vie à la campagne.

Et que celui qui n’a jamais râlé parce qu’il n’arrivait pas à se garer à moins de 50 mètres de l’entrée d’un magasin jette le premier kilo d’asphalte !

Réalisons-nous seulement que quasiment tous nos actes du quotidien participent du rouleau compresseur de l’artificialisation ?
Pour bien comprendre, prenons l’exemple d’aller au supermarché/hypermarché pour faire ses courses. Quelle est l’artificialisation induite par cet acte courant ?

  • route pour rejoindre le supermarché/hypermarché
  • parking autour du supermarché/hypermarché
  • entrepôts pour stocker les marchandises avant de les transférer dans le supermarché/hypermarché
  • autoroute/route pour acheminer marchandises des entrepôts jusqu’au supermarché/hypermarché
  • autoroute/route pour acheminer marchandises jusqu’à l’entrepôt
  • infrastructures aéroport (pistes, parkings, bâtiments…) pour acheminer des produits non locaux (café, thé, bananes, chocolat…).

Effrayant n’est-ce pas ?! Et ce qui l’est encore plus, c’est de réaliser la manière dont les villes ont aliéné leurs habitants à la voiture, dans cet étalement que rien ne semble pouvoir stopper, hormis le prix du pétrole et sa raréfaction programmée.

 

Tous piégés !

Comment le piège de l’étalement urbain s’est-il refermé sur nous ? Eric Hamelin et Olivier Razemon l’expliquent avec des mots et des exemples simples.

La France reste le pays où chacun rêve de son pavillon et du bout de jardin qui va avec (et qui de préférence fait le tour de la maison), symbole ultime de la réussite sociale. Conséquence, les lotissements pavillonnaires, véritables mites des temps urbains, grignotent sans cesse un peu plus de terres cultivables partout sur le territoire.

On réalise à quel point le rêve typiquement hexagonal d’un pays de propriétaires coûte cher, très cher, à la fois socialement, économiquement et écologiquement.

La vie moderne influe aussi très directement sur l’étalement urbain. Parce qu’on reste célibataire plus longtemps que les générations précédentes, parce qu’on vit plus longtemps et chaque génération dans son propre logement, parce qu’on divorce davantage que les générations précédentes, il nous faut toujours de plus en plus de logements.

Les statistiques le prouvent : entre 1968 et 2008, le nombre d’occupants par logement est ainsi passé de 3,1 à 2,3.

Parmi les autres causes de l’étalement urbain, on relèvera également, le poids de la démographie ou l’exigence de confort (des espaces où vivaient 5 à 8 personnes avant 1945 n’abritent plus aujourd’hui qu’une ou deux personnes).

 

 Répartition des logements selon le nombre d’occupants (Source : INSEE)

En finir avec l’étalement urbain ?

Pourtant, plus encore que le fait de pointer les dérèglements qui ont conduit à cette démence urbaine, on retient de ce livre toutes les solutions envisagées par les auteurs pour enrayer cet étalement urbain et lutter contre la catastrophe écologique et sociale à venir .

Sous leur plume, la ville de demain sera une ville où l’on habitera mieux, où l’on partagera (les savoirs, les services, les déplacements…), où l’on achètera mieux et où l’on réintègrera de vrais espaces de nature.

Et l’on épouse tout à fait le point de vue de Roland Castro qui écrit dans la préface que « la crainte de l’étalement urbain ne doit pas nous conduire à adopter des postures stérilisantes« .

On rêve d’ailleurs avec lui de ces villes réinventées, qui auront su dépasser l’extension anarchique et disproportionnée de l’urbanisation pour offrir à tous un véritable confort de vie.
Une ville telle qu’il l’a imaginée dans son projet « Habiter le ciel ».

 

Crédit photo : Castro-Denissof – Projet « Habiter le ciel »

 

Un excellent ouvrage donc, au style enlevé et efficace que je vous recommande chaudement !

Les auteurs

Eric Hamelin, sociologue urbaniste, est responsable du bureau d’étude Repérage Urbain. Il conçoit des projets d’urbanisme en collaboration avec des équipes pluridisciplinaires, tout en faisant systématiquement référence au point de vue des utilisateurs. Il mène des études sociologiques auprès des habitants, aussi bien dans les quartiers pavillonnaires, les villes moyennes, les quartiers HLM que dans les centres-villes. Il est professeur associé au département de sociologie de l’Université de Rouen et chargé de cours à l’Institut d’Urbanisme de Paris (Université de Créteil).

Olivier Razemon est journaliste free-lance depuis plus de dix ans. Il travaille notamment pour Le Monde et le magazine Géomètre. Voyageur, reporter et observateur du monde d’aujourd’hui, il écrit de nombreux articles sur les transports, l’urbanisme et les modes de vie. Il est aussi le coauteur du livre Les transports, la planète et le citoyen aux éditions Rue de l’échiquier.

++ Les bons liens ++


7 commentaires à “La tentation du bitume : tous responsables, pas coupables ?”

  1. Olivier dit :

    Bonjour,

    C’est un sujet qui m’intéresse depuis un moment !

    En 2008, j’avais interrogé mes lecteurs et autant on sentait naître le goût pour le BBC (épuisement des ressources), autant lutter contre l’épuisement des distances et de l’espace rencontrait bien moins de succès.

    La finitude de notre monde,il y a-t-il encore besoin d’être écologiste pour l’admettre ?!

  2. Richard dit :

    Bel article sur un sujet essentiel.
    Je continue de me demander si la densification de l’habitat est l’unique solution pour prévenir l’étalement urbain. Car plus la ville est compacte, plus elle nous coupe de la Nature. Or, le contact avec elle est essentiel pour ressentir les enjeux de l’écologie. L’expérience de l’émotion de la Nature doit prévaloir sur une approche théorique et technocratique pour mieux la protéger à long terme.
    Et puis d’abord, de quel étalement urbain parle-t-on? Bien sûr, le bitume qui mange les prairies est une horreur. Voir par exemple, juste avant d’atterrir sur l’aéroport de Lyon – Saint-Exupéry, toute cette jadis riante campagne pourrie à jamais par les zones d’activités logistiques (celle de Saint-Quentin-Fallavier, par exemple) sur des dizaines de kilomètres carrés… En même temps, j’ai vu aux Etats-Unis des villes certes très étendues, mais parfois, comme à Tucson en Arizona, avec un habitat (pavillonnaire) tellement disparate dans la verdure et parmi les oiseaux multicolores qu’on se demandait si on était encore en ville. Entre nous, combien d’écolos purs et durs vivent en haut des tours?

  3. Olivier dit :

    Oui mais Richard, ces jolies villes américaines toutes étalées sont des gouffres énergétiques :( bit.ly/xgGhwJ

  4. Richard dit :

    Je sais bien. Elles sont des gouffres énergétiques aussi parce que notre mode de production de l’énergie n’est pas (encore?) adapté à un tel habitat. Si demain, nous pouvons tous développer une petite centrale autonome dans le jardin ou sur le toit, il en sera peut-être autrement? En tous cas, certains ont déjà rompu avec le diktat concentrationnaire d’EDF : http://www.refuge7.com/
    Après, il reste encore à raccourcir les distances avec le travail et les services pour nous épargner des kilomètres de déplacements. Penser alors à l’organisation des phalanstères chères à Fourier ou des cités-jardins des années 1930 (cf. Grenoble) et essayer de s’en inspirer…
    Penser aussi que les tours provoquent des hécatombes d’oiseaux lors des migrations notamment post-nuptiales, au moins dans les villes situées sur les couloirs migratoires. Comme à Lyon, où les cadavres de pouillots et autres gobemouches jonchent les quartiers verticaux le long du Rhône en septembre-octobre.
    Bref, encore un peu d’imagination :-)

  5. Jean-Yves dit :

    diktat EdF ? oui et non. L’obligation d’injecter l’électricité produite par un système individuel comme un panneau photovoltaique sur le toit de la maison permet à l’occupant de cette maison de bénéficier en retour du réseau national le jour où sa petite unité de production est en panne (de soleil ou en panne tout court). Ce principe de solidarité des producteurs et des consommateurs me semble bon (même si on peut y voir des tentations d’égémonisme d’EdF.
    Pour ce qui est des jolies zones pavillonnaires, le seul fait que la bagnole est nécessaire (voire obligatoire) pour le moindre déplacement (boulot, ravitaillement, loisirs autre que la balade dans la « camapgne avoisinnante ») me rend l’idée insupportable. Et ce ne sont pas les voitures électriques qui vont résoudre le pb quand on sait comment est prodiute cette électricité (nucléaire, charbon, gaz…) avec en plus les pertes en ligne constatées lors du transport de l’énergie.
    Tout cela nécessite une réflexion en profondeur, largeur et hauteur… ;-)

  6. [...] La tentation du bitume : tous responsables, pas coupables ? | Ecolo-Info Comment vivre dans des villes toujours plus étendues, toujours plus dévoreuses d’espaces et de matières premières et de plus en plus source d’inégalités pour ses habitants ? [...]

  7. Axel V. dit :

    Bonjour, je ne suis pas écolo pur-jus mais comme le fait très bien remarquer Olivier, il ne faut pas forcément en être pour prendre conscience de la « finitude de notre monde ».

    Je vis dans une région de Belgique qui fait fasse depuis plusieurs années déjà à des bouleversements notables dans la répartition de ses sols. Les terres agricoles laissent de plus en plus la place aux constructions domestiques à l’attention des nouveaux bourgeois venants s’installer en périphérie de ville. Le portrait typique, c’est le couple d’une trentaine d’année qui vient d’avoir son deuxième enfant et qui se dit : « On ne va pas laisser notre enfant grandir dans l’insécurité/pollution urbaine, tout de même! »

    Je n’ai pas d’à-priori contre cette tendance. Comment pourrais-je juger ces gens alors que j’ai pour ma part bénéficié toute ma jeunesse de cette campagne calme et non polluée (mais pas non-polluante).

    Je pense pour ma part que comme l’a très bien expliqué Dimitri Orlov dans cette vidéo (; http://www.dailymotion.com/video/xcoiah_1-6-dimitri-orlov-survivre-a-l-effo_news), le rêve américain est de pouvoir avoir sa baraque loin de la ville, d’avoir son jardin, des voisins pas trop proches mais quand même et surtout de pouvoir continuer de voyager en voiture !
    Et bien le même rêve est celui des Européens. Il est juste temps de se réveiller…

    Dans un premier temps, je pense que les autorités locales ont une grande responsabilité dans la gestion du territoire. L’état doit conscientiser les communes qui ne régissent pas assez en faveur du maintient des cotas de terres agricoles en laissant la loi du profit dicter à un paysan la vente de sa prairie ou de son champs à une société de construction immobilière. Elles devraient respecter une parité entre les types de sol simplement pour une raison logique d’auto-suffisance… Mais ce n’est pas la tendance dans le monde « globalisé et auto-régulé » dans lequel nous vivons. La seule logique qui survive malgré les lois qui existent et dans une certaines mesure fonctionnent (car on ne peut pas faire tout et n’importe quoi en matière d’aménagement du territoire heureusement), c’est celle du profit. Je ne peux donc pas non-plus rejeter la faute au paysan qui vend sa terre. Je suis convaincu que la plupart d’entre eux sont bien conscients de leur rôle essentiel et ne le font en général pas de gaîté de coeur.

    Ensuite, pour ce qui est de l’habitat de demain, je suis partagé. Ce qui est à peu près certain, c’est que la tendance du graphique présenté (Très intéressant au demeurant) va s’inverser, et ce pour des raisons simplement économiques. En revanche, je dois dire qu’en dehors de la qualité artistique non négligeable de l’image de monsieur Denissof, cette idée ne me séduit pas. Je pense que la vérité sur l’habitat de demain se situerait plutôt dans un habitat de type co-habitation, ou co-voisinage de type rapproché. Et encore une fois, malheureusement, ce ne sont pas les idées même si pleines de bonnes intentions de l’un ou l’autre écologiste qui va nous mener à resserrer nos liens sociaux mais plutôt la conjoncture économique…

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