Biodiversité : quels outils pour les entreprises ?
Le Vivant crée lui-même les conditions de sa survie et de son développement : c’est le Vivant qui est à l’origine de l’apparition de l’oxygène dans l’eau puis dans l’air, c’est le vivant qui a décarboné l’atmosphère, qui recycle l’eau, régule son flux, produit le sol fertile qui permettra aux espèces de s’enrichir en diversité et en nombre….
Toutes ces fonctions écosystémiques apparues au fur et à mesure de l’évolution des êtres vivants sur Terre sont en danger : plus de 60 % de ces fonctions sont dégradées selon le rapport de 2005 du Millenium assessment (Issu de plus de 1000 experts mondiaux du sujet).
Or nos activités et notre économie en sont à 100 % dépendantes (voir le billet ici). Prendre en compte les fonctions écosystémiques dans nos activités va être une question clé du XXIe siècle. Sommes-nous armés ? Pas tellement…. Mais bonne nouvelle, ça bouge !

Un manque crucial d’indicateurs
Les capacités des écosystèmes à assurer leurs fonctions régulatrices s’affaiblissent. C’est au fur et à mesure de leur disparition que nous réalisons leur existence. Aussi, nous nous retrouvons collectivement face à une situation de crise : il faut restaurer et préserver ces services vitaux alors-même que n’en ayant pas jusqu’ici conscience, nous n’avons pas développé les outils pour le faire et souffrons d’un manque.
Ainsi, le WRI (World Ressource Institute) a récemment réalisé un inventaire des indicateurs disponibles pour mesurer la biodiversité et les fonctions qu’elle assure, de provision de ressource, de régulation des équilibres écosystémiques, mais aussi des services culturels et spirituels qu’elle apporte à l’homme.

Le constat est édifiant : si les indicateurs de provision de ressources sont assez bien fournis, ces ressources étant depuis longtemps exploitées et commercialisées par l’homme, les indicateurs concernant les fonctions de régulation des écosystèmes, comme la protection contre l’érosion des sols et le maintien de leur fertilité, la pollinisation des plantes, la régulation des maladies n’existent pas. De la même façon, les services culturels et spirituels rendus par le Vivant n’ont fait l’objet d’aucune investigation. Pourtant ils sont le capital principal de ce qui est devenu la première industrie au monde : le tourisme.
Le WRI remarque dans son étude que c’est justement là où les indicateurs sont les moins bien renseignés que les fonctions écosystémiques sont les plus menacées. Y a-t-il une relation de cause à effet ? Il est difficile en effet aujourd’hui, dans la compétition économique et le marché globalisé de prendre en compte ce qui n’est pas mesuré.
Nos habituels indicateurs quantitatifs sont bien mal adaptés
Comment mesurer la biodiversité. Quels indicateurs utiliser ? Le nombre d’espèces ? Il est difficile à collecter et renseigne mal sur la qualité des fonctions assurées par les écosystèmes. Ce sont les liens que les espèces entretiennent entre elles et avec leur milieu qui produisent la purification de l’eau, la fertilité des sols etc. Or l’étude du Vivant a été traditionnellement celui de la description des espèces. L’étude des liens entre espèces est récente et les moyens qui y sont associés faibles : on manque cruellement de naturalistes dans le monde et les associations de passionnés de la Nature sont plus nombreuses que les Instituts de recherches dédiés à ce sujet !
En outre, la qualité du vivant s’accommode mal des outils quantitatifs. Or, depuis quelques siècles, ce sont précisément ceux-là que nous avons développés. Nous ne sommes pas seulement en mal d’indicateurs, nous sommes en mal de créativité pour savoir en imaginer de nouveaux.
Dépasser la sensibilisation et accompagner l’action en évaluant sa dépendance au Vivant
Pour Emmanuel Delannoy, directeur fondateur de l’Institut Inspire (1), « raisonner en terme de seul impact ne suffit pas pour avoir un effet dans l’entreprise. Il faut que l’entreprise comprenne les liens de dépendance qui la lient à la biodiversité. C’est lorsqu’elles se demandent « En quoi cette dégradation menace l’activité de mon entreprise ? » qu’elles commencent à bouger. »
Aujourd’hui, plusieurs outils permettent d’évaluer cette dépendance.
- L’ESR, mis en place par le World ressource Institute et diffusé en France par Inspire permet d’identifier les dépendances d’une entreprise ou d’une collectivité aux différents services fournis par la biosphère. En permettant d’engager une réflexion, l’acteur a plusieurs stratégies possibles : il peut cherche à diminuer sa dépendance ou à préserver les systèmes vivants dont il dépend.
- L’EBE-vie, mis à disposition par Biodiversité 2010 (le portail français pour l’année internationale de la biodiversité) a le même rôle que l’ESR mais moins lourd, il est plus adapté aux PME/PMI
- IIEB, mis en place par Orée (entreprise territoires et environnement)
- L’Inventaire national du patrimoine Naturel en France propose aussi des indicateurs à partir des relevés floristique et faunistique disponibles sur le territoire
Le WWF devrait quant à lui publier bientôt un nouvel indicateur. L’association appelle les entreprises à appréhender concrètement leur lien à la biodiversité malgré la complexité. Pour ce faire, elle vient d’éditer un guide identifiant pour 8 grandes filières (agriculture et élevage, pêche et aquaculture, bois, extraction, infrastructure et transport, chimie et santé, tourisme et loisir, banques et assurances) leur lien à la biodiversité, les impacts, les risques et les leviers d’action. Il s’agit aujourd’hui pour l’ONG de dépasser les actions de sensibilisation et de travailler concrètement avec les entreprises à identifier les leviers d’action et définir de nouvelles pratiques.

Anticiper les risques et les coûts
Pour rester compétitive, il s’agit d’anticiper les normes et de travailler sur la pérennisation de l’entreprise en projetant son activité dans le nouveau contexte du XXIe siècle, où les services écosystémiques peuvent devenir des facteurs limitants, une situation à laquelle ni l’économie ni la société n’ont jamais été confrontées globalement.
Il s’agit aussi de raisonner globalement et non pas produit par produit, sans craindre de remettre en cause les modèles de l’entreprise.
Les entreprises d’extraction par exemple, comme Laffarge qui mène avec le WWF un travail de préservation de la biodiversité dans 35% de ses carrières, auront de plus en plus l’obligation de réhabiliter leur sites, ce qui peut être très coûteux selon la nature du site et sa richesse en biodiversité. En 2004, l’Institut International de l’Aluminium estimait par exemple à 9600 euros par hectare le coût de la réhabilitation de 19 anciennes mines de bauxite à travers le monde.
Les entreprises qui gèreront cette préservation dès la conception du projet anticipent les normes à venir et réduiront à terme leurs coûts. Cela les oblige également à s’intégrer à un tissu local d’acteurs.
L’indicateur biodiversité commence à être pris en compte dans les notations des entreprises par les banques. Elles travaillent en profil de risque qui peut être climatique, financier, et de dépendance à la biodiversité. Mais ce dernier risque est encore bien mal pris en compte : même pour les entreprises les plus impactantes, l’indicateur biodiversité ne contribue qu’à 5% de la note finale. Les priorités sont donc clairement ailleurs.

Accepter de plonger dans le flou sans attendre et… abandonner le Greenwashing
Cette lenteur et cette complexité apparaissent peu en phase avec l’ampleur du défi. Selon le WWF, la fenêtre de tir est courte, 6 à 7 ans, pour éviter une accélération de l’érosion des services rendus par les écosystèmes. Comme le dit Emmanuel Delannoy, le plus important dans l’indicateur est la démarche qui permet de le définir. Ces indicateurs nationaux et internationaux sont des démarches à intégrer par les entreprises et les collectivités. Pour être efficace, il faut mettre la main à la pâte et accepter de plonger dans le flou, et définir selon chaque contexte local les indicateurs les plus pertinents.
Cette urgence est grandement ressentie par la population. Selon la première vague du baromètre « Entreprise et biodiversité », lancé par le WWF et l’IFOP, 81% des Français jugent que les entreprises ont un impact négatif sur la biodiversité et 48% pointent l’industrie chimique comme la plus dévastatrice. Les Français restent circonspects sur les communications des entreprises sur le sujet -67% jugent leurs actions et communication actuelles comme relevant du greenwashing- mais ne sont pas pour autant aigris et donnent la seconde chance : 91% d’entre eux estiment cependant que les entreprises peuvent jouer un rôle dans les années qui viennent en matière de protection de la biodiversité !
(1) centre de réflexion, de mutualisation des connaissances et d’actions au service de la réconciliation de l’économie et de la biosphère.







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[...] y a quelques jours j’écrivais un article sur les indicateurs de la biodiversité au service des entreprises et j’expliquais que l’une de [...]
merci pour cet article, complet et bien détaillé .
Bonjour,
pourriez-vous me donner le nom de l’étude du WRI et/ou le lien pour y accéder ?
Merci d’avance