Université d’été du WWF 1 – Chiffrer la biodiversité : l’indispensable imposture ?
En 2006, la publication du Rapport de Nicholas Stern, ancien vice-président de la Banque mondiale, avait fait grand bruit en chiffrant les conséquences économiques du changement climatique. Enfin, la dimension économique arrivait dans le débat et attirait ainsi l’oreille des médias et des décideurs.
En 2008, le Rapport de Pavan Sukhdev, chiffre à son tour l’économie des écosystèmes et de la biodiversité (EEB), phase considérée comme indispensable pour avancer dans les politiques de préservation, dont l’échec depuis 40 ans est unanimement – et tristement – reconnu par l’ensemble des acteurs du secteur.
Mais peut-on donner un prix la biodiversité ? Sandrine Bélier, députée européenne, membre de la commission environnement, Joshua Bishop, économiste en chef de l’IUCN Claude Anne Gauthier, responsable du Pôle International, Europe et outre-mer, et de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité et Jacques Weber, directeur de recherche au Cirad, en discutaient autour de Jacques Mirenowicz, directeur de La Revue Durable à l’Université du WWF du 16 septembre 2010 « Biodiversité et entreprise ».

La biodiversité est la base de notre système économique.
On n’imagine pas combien notre économie repose sur les écosystèmes. Une fois dit, cela semble évident mais avec des chiffres, la prise de conscience est plus aisée. Par exemple, 50 % des matières premières utilisées en France viennent directement des écosystèmes, 40 % de l’activité économique en est directement dépendante, ainsi que 30 % des technologies. Le secteur le moins dépendant directement resterait l’industrie chimique. Mais en réalité, l’ensemble de notre économie est à 100% directement ou indirectement dépendante de la bonne santé des écosystèmes.
Malheureusement en 2005 le millenium assessment (une sorte de proto GIEC pour la biodiversité) estimait que plus de 60 % des services rendus par les écosystèmes sont dégradés, du fait même des activités humaines. Le rythme actuel de disparition des espèces n’a pas d’équivalent dans l’histoire géologique. Eh oui, on oublie souvent que les dinosaures ne se sont pas éteints d’une année à l’autre mais sur plusieurs millions d’années. Actuellement, les rythmes d’érosion s’appréhendent en décennies.
Quand on achète du poisson, la seule chose gratuite c’est le poisson !
Mais notre système est ainsi fait que la création de richesse dépend de la destruction du milieu naturel. Il ne peut en être autrement dit Jacques Weber. Pourquoi ? Parce que dans notre système économique actuel, le travail est coûteux, la production est coûteuse mais la ressource est gratuite !
Par exemple quand on achète du poisson, on ne paie pas le poisson, il est gratuit, on ne paie que le coût de la capture.
De la même façon pour toute ressource prélevée : on ne paie pas à la Terre le pétrole que l’on prélève. On paie le forage, le raffinage, le transport, la taxe, les pots de vin, les milices, la guerre en Irak (euh non, ce n’était pas dans la conférence, je me laisse déborder…)… mais pas le pétrole.
Comment ainsi préserver la nature dans un monde où il est rentable de la détruire ? Pour J. Weber, le grand défi est de passer à un système où il est logique de la préserver. « Si on fait cela, toute la logique change ensuite ».

Faut-il donner un prix à la Nature ?
« On ne peut pas se servir du prix pour décrire des processus qui se déroulent dans la durée » nous dit Jacques Weber « car le prix est une valeur instantanée issue de la rencontre entre l’offre et la demande ». Quand l’objectif est de préserver la stabilité d’un écosystème, un outil défini par son instantanéité n’a donc aucun sens.
Mais comme le souligne J. Bishop « Comme on l’a vu pour le rapport Stern, les medias et les décideurs politiques ont été interpellé par « $ ». Le but est d’encourager les politiques. Il ne faut pas donner de prix mais il faut estimer les « valeurs » ou « donner des prix mais dans un cadre éthique ».
Difficile de faire converger l’éthique et les intérêts économiques immédiats. De la même façon l’érosion de la biodiversité peut fournir des emplois à court terme mais en détruit de nombreux à long terme. Qui pourra définir ces cadres entre les multiples intérêts privés et publics qui ne manquent pas de s’affronter comme on peut le voir au niveau local pour le moindre projet où la sauvegarde de la biodiversité apparaît sur le tapis ? La question n’est pas résolue
« Qui peut assumer que le Vivant a un prix ? »
Sandrine Bélier ouvre la piste de la valeur patrimoniale comme outil de préservation de la biodiversité « Qui peut assumer que le vivant a un prix ? La valeur ne s’évalue pas seulement en termes monétaires. Sa destruction a en effet des coûts mais parler de prix ouvre des portes à des dérives. La sauvegarde de la biodiversité nous ouvre par contre les portes pour ouvrir nos imaginations à de nouveaux indicateurs économiques. Une des pistes véritablement intéressante est la manière dont aujourd’hui est géré et évalué le patrimoine culturel. Quand on me demande quel est le prix du loup ou de l’ours je réponds « quel est le prix du mont Saint-Michel, du Louvre ? On n’imaginerait pas faire passer une autoroute au milieu de Notre-Dame ».
Pour elle, il est urgent de penser les choses autrement et d’avoir un autre rapport à la nature. La biodiversité ne se pense pas seulement en termes économique et monétaire, elle a une place dans notre culture et notre imaginaire « le petit chaperon rouge aura beaucoup moins de sens si dans 20 ans, le loup a disparu. »
Pour l’abeille, l’espèce remarquable n’est probablement pas la même que pour l’homo sapiens…
L’échec de la politique de conservation de la biodiversité depuis 40 ans peut être aussi lié à notre vision très segmentée de la biodiversité, comme un ensemble d’espèces, de gènes, d’écosystèmes… Pour Jacques Weber, il s’agit de déplacer notre regard : ce qui est important ce ne sont pas les espèces en tant que telles, encore moins les gènes, mais bien les liens que tissent les espèces, les gènes et les écosystèmes entre eux. Ce sont ces liens qui rendent un service donné ou stabilisent un ensemble. « En s’attachant à la valeur d’une espèce, on est dans l’instantané. Si c’est la maintenance des interactions entre les espèces qui prévaut alors on est dans le structurel et on peut envisager la pérennité des services écosystémiques ».

Creative Commons cap21photo
Ainsi il préfère parler d’espèces remarquées plutôt que « remarquables » car en effet, la valeur que l’on a donné aux espèces « remarquables » est plus subjective que fondée sur des rôles précis dans l’écosystème. De la même façon, il souhaite ne plus parler de « biodiversité ordinaire » pour nommer celle qui peuple nos jardins, nos prés ou nos talus « biodiversité générale ».
Ce simple changement de vocabulaire permet de ne plus placer notre regard d’Homo sapiens comme prioritaire. Je me suis dit en l’écoutant que pour une abeille, l’espèce remarquable ou ordinaire n’est en effet probablement pas la même que pour nous.









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