Comment développer un leadership éthique et responsable?
Le 8 juin 2010 | Par Anne-Sophie
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Touchée par le virus de l'info & des médias, éco-convaincue de longue date, j'aspire à mobiliser les consciences à grande échelle...
Il y a une dizaine de jours à Bordeaux, dans le cadre de la première rencontre hommes-entreprise organisée par le CECA* (Centre Entreprise et Communication Avancée), j’ai eu la chance d’assister à une conférence passionnante d‘Emmanuel Toniutti, docteur en théologie et philosophie, spécialiste de l’accompagnement du changement. Le thème de son intervention? Le leadership éthique et responsable, ou comment remettre l’Homme au coeur du dispositif en prenant des décisions adaptées aux valeurs de l’entreprise.

Qu’est-ce que l’éthique en entreprise ?
Emmanuel Toniutti a débuté sa présentation en marquant la différence entre éthique et morale: initialement, les deux notions se référaient aux bonnes moeurs, aux comportements justes en société (note: un comportement « juste » ne doit pas être confondu avec un comportement « gentil »). Or, une distinction est apparue avec le temps: aujourd’hui, l’éthique, c’est l’art de la mise en pratique des valeurs définies par la morale, elle vous incite à vous arrêter au feu rouge par conscience du danger que vous représenterez pour les autres si vous ne le faisiez pas.
Au sein d’une entreprise, dites vous que ce code de la route est remplacé par un code de conduite, un « discours » et des valeurs d’entreprise. Or ces valeurs ne sont respectées que si l’éthique, la méthode mise en place dans l’entreprise, permet d’en assurer un respect convenable.
En ce sens, l’éthique est déterminante pour le leadership d’une entreprise: il ne s’agit pas d’un levier à court terme pour gagner de l’argent, mais bien plutôt d’une démarche de long terme – un long terme entendu comme tel, sur une période de 30 à 50 ans. L’éthique permet de diriger en donnant du sens, en faisant adhérer les autres collaborateurs à cette éthique.
Ainsi, l’art du leadership éthique est d’incarner ces valeurs dans son comportement. Concrètement, ceci implique d’être bien avec soi-même, d’avoir des collègues capables de nous dire la vérité, d’accepter ce qu’ils disent quand ils le disent et qu’ils nous tendent un miroir de vérités. Il est donc indispensable d’être courageux et humble pour assumer le rôle de dirigeant éthique.

Connais toi toi-même…
Afin de travailler votre leadership éthique, inutile de faire une thérapie, d’après Emmanuel Toniutti: certaines méthodes simples comme celle proposée par l’ennéagramme permettent d’affiner la connaissance de soi, de voir comment nous fonctionnons dans les situations de stress, quand nous prenons de mauvaises décisions, etc.
Son fonctionnement repose sur l’identification des 9 peurs fondamentales (note: l’ennéagramme repose sur une technique vieille de 4500 ans, affinée au cours du temps par les mathématiciens arabes):
- La peur d’être faible
- La peur du conflit
- La peur de ne pas être parfait
- La peur de ne pas être aimé
- La peur de l’échec
- La peur d’être abandonné
- La peur de manquer
- La peur de l’autorité
- La peur de souffrir
Ces différentes peurs engendrent des automatismes: celui qui a peur des conflits évitera les conflits, celui qui a peur de ne pas être parfait cherchera à être perfectionniste, ceux qui ont peur de ne pas être aimé ne diront jamais non, la peur d’être abandonné génère en nous des sentiments négatifs si nous n’atteignons pas les résultats, etc.

Exemple d’ennéagramme – source: enneagramme.com
Selon notre tempérament et notre personnalité, nous sommes soumis à un cocktail spécifique de différentes peurs. Et pour Emmanuel Toniutti, 100% des cas de dysfonctionnement de relation entre soi et les autres en entreprise font liés à un problème que l’on règle avec soi-même. Il faut d’abord apprendre à être leader de soi-même.
Bien plus encore: le bon leader doit apprendre à manager ses collaborateurs comme ILS souhaitent être managés; il n’existe donc pas un type de leadership: tout dépend du manager, des personnes à manager, et de la culture.
Les qualités d’un bon dirigeant…
« L’éthique, c’est l’art de s’adapter » explique Emmanuel Toniutti. Lorsque l’on est stressé, la vertu n’est pas naturelle. A ce sujet, notons que les processus se font toujours avec des émotions: nous devrions donc apprendre à gérer nos émotions, chose que les grandes écoles n’enseignent pas…
Le dirigeant doit donc prendre des décisions en s’affranchissant de ses peurs, diagnostiquer une vision claire de la réalité, être entouré pour décider en toute cohérence, etc.
En outre, un bon leader est très discipliné, il sait organiser son emploi du temps avec 2 demi-journées par semaine de réflexion sur la stratégie d’entreprise. Le reste du temps, il est avec son équipe.
Il doit aussi être en mesure d’écouter, de ne pas savoir ce qu’il va dire à l’autre avant que celui-ci n’ait fini de parler. Une fois que le dirigeant a su identifier, par son écoute, le problème identifié, il peut transmettre de l’énergie positive à ses collaborateurs.
Et là se trouve la différence entre un manager et un leader: le manager s’occupe de gérer, le leader d’accompagner.
Les collaborateurs, quant à eux, doivent écouter leur patron, lui renvoyer à ce qu’il est quand il dérape. Ils doivent suivre les objectifs et s’approprier les valeurs de l’entreprise sans jamais perdre de vue les clients…
Les 5 mots magiques du leader:
- Transmettre de l’enthousiasme et de la passion (même quand cela ne va pas bien le matin)
- L’ordre (être organisé)
- Le réalisme (ne pas imaginer des choses qui n’arrivent pas)
- La discipline (du suivi, du contrôle, du process et de la rigueur – tous les vendredis à 14h on fait un point sur les résultats)
- Avoir du plaisir
Pour en savoir plus, cf. ce billet plus détaillé sur le blog du CECA

Pas d’éthique des affaires sans connaissance des autres
L’éthique n’est pas universelle, elle est relative aux individus et aux cultures. Comprendre ces différences est donc crucial pour le monde de l’entreprise.
D’après Emmanuel Toniutti, l’éthique des affaires vient des Etats-Unis: l’investissement socialement responsable et le « sustainable development » sont l’héritage des protestants, qui ont cédé alors un code éthique très fort.
En Europe, nous essayons de calquer cette éthique, « mais cela ne peut pas marcher dans le contexte européen » explique le théologien: « les inconscients collectifs sont différents, les catholiques cherchent d’abord le consensus (en Europe du Sud surtout). Dans le Nord, l’esprit est plus individuel (plutôt calviniste, luthérien)« . D’autant qu’il n’existe pas de « culture européenne ».
Ainsi, nous pouvons partager des valeurs dont l’expression changera selon les cultures. L’essentiel est de positionner l’identité de l’entreprise de manière différente à travers ses valeurs, pour créer de véritables avantages compétitifs.

Adam Smith
Et en temps de crise alors?
Aujourd’hui, nous sommes passés d’un système libéral à l’idée de l’ultra-libéralisme. Reprenons nos basiques et les propos de ce cher Adam Smith: la morale doit commander l’économie avec l’inconscient collectif protestant comme présupposé (dans une perspective protestante, l’homme est un loup pour l’homme alors que l’éthique catholique estime que l’homme est bon pour l’homme – on fait confiance sans contrôle). Ce qui éclaire le célèbre précepte de l’économiste:
« La main invisible de la concurrence assure l’intérêt de tous. La recherche des intérêts particuliers aboutit à l’intérêt général. À condition de laisser libre court à la concurrence et d’être guidé par la sympathie et les « sentiments moraux ». » (in Théorie des sentiments moraux)
En résumé, pour Emmanuel Toniutti, « une main invisible dirige le marché… si le comportement des dirigeants est vertueux« . L’ultra-libéralisme oublie la seconde partie de la phrase, il passe outre la vertu et nous fait entrer dans un cercle vicieux.
Conclusion
Ecouter Emmanuel Toniutti permet de remettre certains rouages à leur place, et cela fait vraiment du bien! Je vous invite donc à vous procurer son ouvrage (disponible en téléchargement sur le web!) et à réfléchir aux différentes dimensions évoquées dans ses propos…

Pour feuilleter l’ouvrage, cliquez ici
A échanger par la suite avec lui, je me suis aussi rendu compte que notre culture française rendait difficile la diffusion des valeurs du développement durable. Mais il s’agit là d’une autre histoire encore: la suite au prochain épisode;-)
++ Pour aller plus loin ++
- Interview d’Aqui.fr – Emmanuel Toniutti : « Je suis pour un retour aux idées premières du libéralisme »
- Interview d’Emmanuel Toniutti sur le site du magazine Essor
- Lien vers le livre L’urgence éthique
- Pour en savoir plus sur l’énneagramme
- Le site du centre d’étude de l’énneagramme
- Le blog de l’Université Hommes-Entreprises
- Ayez confiance, la planète embauche – compte rendu de la dernière université Hommes-Entreprises, août 2009
- La prochaine université Hommes-Entreprises aura lieu les 25 et 26 Août 2010 au Château Smith Haut-Lafitte sur le thème: « Quelles valeurs transmettre ? ». Elle abordera avec des intervenants de renoms les défis du XX1ème siècle de la transmission des valeurs et du savoir – culture d’entreprise, liens transgénérationnels, employabilité des seniors, jeunisme, tutorat , etc…






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on nous parle toujours de la main invisible du marché. Je réalise qu’à l’origine c’est la main invisible de la concurrence…. ça n’a rien à voir ! Très intéressant…
Merci pour cet article.
J’ai eu un échange avec un entrepreneur dans le secteur du batiment… où l’éthique, c’est bien la dernière des choses, car la concurrence pousse à avoir des pratiques tirés vers le bas, vu que « le client » veut toujours du prix le moins cher (y compris des grandes multinationales). Il me disait que le problème dans son secteur, c’est que l’état n’arrive pas à être garant d’une concurrence saine et loyale car la criminalité « corporate » existe bel et bien (sociétés écrans, bidons, etc) et que surtout que les « clients » sont prêts à fermer les yeux. Il me vantait un système à l’étranger qui garantissait un prix de prestation minimale et codifié. En dessous, cela veut dire qu’il y a des trucs pas trops légales qui se font, et activait automatiquement des enquêtes gouvernementales.
On peut tirer les prix vers le bas, mais jusqu’à un certain point…au delà, il y a des choses qui ne garantissent plus certaines choses (qualité, respect de la loi, etc..) Il ne faut pas se leurrer.
[...] – Un article que j’ai rédigé hier au sujet du leadership éthique, avec un ouvrage à la clef: L’Urgence Ethique, d’Emmanuel Toniutti de → Livres [...]
Bonjour David, merci pour ce commentaire qui vient directement de la réalité du terrain.
Oui il ne faut pas se leurrer, il existe des mauvaises pratiques partout et pas seulement dans le bâtiment !!
Ce qu’il faut mesurer, lorsqu’on parle de responsabilité et que l’on défie la loi, c’est l’impact de la prise de risque sur soi et sur les autres. Dans l’exemple que vous citez dans le bâtiment, il existe une mutliplicité de fournisseurs qui vivent entre autres grâce à des grands groupes cotés sur des marchés financiers. Or ces grands groupes répondent à des standards de plus en plus stricts qui impliquent de choisir des fournisseurs qui travaillent selon des bonnes pratiques. Ce sera un avantage compétitif certain pour le futur pour les petits fournisseurs.
J’ai traité un cas quasi similaire, celui de Paul, dans mon dernier livre « L’urgence éthique. Une autre vision pour le monde des affaires » qui a à travailler sur un marché « pourri ». C’est à lui de se remonter les manches pour organiser les bonnes relations dont il a besoin, et qui sont cohérentes avec ses valeurs humaines, pour pouvoir modifier la donne de la prise de marché sur ses concurrents. Il s’agit d’un cas réel qui a très bien fonctionné. Le problème vient du fait que tout le monde se dit « De toute façon, c’est comme cela, personne ne change, pourquoi changerais-je ? » Alors c’est évident de ce point de vue que rien ne va changer. Dans mon expérience quotidienne, je remarque que si nous avons le courage de vouloir modifier quelque chose sur son marché, nous trouvons toujours une solution éthique adaptée, mais il faut le vouloir et cela prend du temps!
Bonjour Anne-Sophie
Bravo pour ton article (du mois dernier!) sur la Rencontre Hommes-Entreprises que nous avons organisé avec Emmanuel.
Il est vraiment fidèle à la réalité.
L’économiste que tu es appuie bien sur la référence souvent partielle – et donc fausse- à Adam Smith: comme le rappelait Emmanuel Toniutti, on ne peut séparer l’idée de régulation automatique du marché avec la condition qu’elle se fasse “avec de la sympathie et des sentiments moraux”.
Cela rejoint tout-à-fait les résultats du psychologue-éthologue américain Franz de Waal: “Age of Empathy”.
Il observe depuis longtemps que la nature, en particulier les animaux, loin de n’illustrer que “la loi de la jungle”, manifeste très souvent de l’empathie.
par ex, lorsque des chimpanzés attaqués par des léopards, protègent leurs congénères blessés, soignent leurs blessures et s’emploient à retarder les agresseurs…
L’Homme est un loup pour l’Homme ? oui, mais à condition que l’on prenne cette maxime dans sa globalité: le loup est aussi un animal qui fait preuve d’une grande empathie pour ses semblables.
Ce qui est intéressant, c’est de se demander pourquoi on en est arrivé à cela: à cette croyance que le modèle ambiant est forcément la lutte contre les autres:
en vrac: contre nos concurrents, contre les méchants chinois ou indiens qui polluent sans compter, contre les américains qui sont forcément contre les intérêts européens, contre les “gratte-papier” de Bruxelles qui nous imposent sans arrêt leurs règles,… ?!!
Sans basculer dans la crédulité béate, on peut changer notre société en étant plus lucide là-dessus: je crois que c’est d’ailleurs le thème des Entrepreneurs d’Avenir que tu animes en Aquitaine…
bien à toi
Christophe
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