« Mother Tongue » en anglais, « langue maternelle » en français. Avec la disparition de la biodiversité animale et végétale, s’observe également la disparition de la biodiversité culturelle et par là même celle des langues qui y sont associées. Selon l’Unesco, sur les quelques 6 800 langues parlées sur Terre, 3 000 sont aujourd’hui en voie de disparition. Sommes-nous en mesure de considérer et comprendre l’origine, et surtout les conséquences de ces disparitions linguistiques, que l’on appelle minoritaires, ethniques ou dialectales ?

2010 est l’année de la biodiversité, or en novembre 2001 la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle proclamait : « Source d’échanges, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant »
Alors s’impose un petit point sur le sujet des langues en voie de disparition, qui sont le reflet de la disparition des cultures. Un mois s’est déroulé pendant l’écriture de cet article, le résultat est cet article, assez long certes, mais qui je l’espère, permettra d’apporter un autre regard sur nos identités “françaises” au moment des élections régionales.
CONSTAT D’UN DRAME
L’Unesco nous raconte un jolie histoire :
- 50 % des langues sont en danger de disparition,
- une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines,
- si rien n’est fait, 90 % des langues vont probablement disparaître au cours de ce siècle.
On estime entre 6 000 et 7 000 le nombre de langues parlées dans le monde. Selon le site Otablo.com, on sait notamment que « 500 langues sont parlées par moins de 100 locuteurs, 96% des langues ne sont parlées que par 4 % de la population mondiale et plus de 90 % des contenus d’Internet sont rédigés en seulement 12 langues ».
Dans son Atlas des langues du monde, Roland Breton note que «l’inéluctable mondialisation en cours a de nombreux aspects culturels, dont l’un des plus importants est l’extension grandissante des contacts entre toutes les parties de l’humanité qui parlent des langues différentes… Mais, ce que de nombreux spécialistes ont énoncé depuis quelques années, c’est que le XXIe siècle va être celui d’une disparition générale et croissante des langues vivantes, sans équivalent dans l’histoire de l’humanité…».

Quelques exemples relevés sur Wikipédia sur le sujet :
* Presque toutes langues aborigènes d’Australie sont en grand danger de disparition. Certaines sont peu connues et étudiées. Pour d’autres, des projets de revitalisation sont mis en place. Le Kamilaroi (ou gamilaaray) est une des langues aborigènes d’Australie en cours de revitalisation, mais elle n’a probablement plus de locuteurs natifs à l’heure actuelle.
* Marie Smith Jones, dernière locutrice d’eyak, en Alaska, est morte en janvier 2008.
* D’après le ministère des Affaires amérindiennes du Nord Canadiens les peuples autochtones ont subi de lourdes pertes. Depuis un siècle, une dizaine de langues autrefois florissantes ont disparu, comme le huron, le pétun, le neutre et d’autres. De quelque 50 langues, la moitié environ est en péril, comme l’abénaki, le delaware, le tagish.
Et la liste est longue…
LA MISSION SOROSORO
Sorosoro, une initiative soutenue par la Fondation Chirac, est lancée en juin 2008.
L’objectif ? Réaliser des tournages à travers le monde afin de collecter des images et des sons de ces langues et cultures en voie de disparition. Mais je me tais et vous laisse écouter Rozenn Milin, directrice du programme (et comme par hasard une bretonne !) :
Sorosoro vient de la langue araki qui n’est plus parlée aujourd’hui que par huit personnes au Vanuatu, un petit Etat du Pacifique où l’on trouve la plus grande densité linguistique au monde, une centaine de langues pour 200 000 habitants.
En araki, Sorosoro signifie « souffle, parole, langue », et c’est ce nom très symbolique qu’ils ont retenu pour désigner leur programme de sauvegarde des langues menacées.
« Pour la langue araki comme pour beaucoup d’autres, le temps est compté. Le processus de disparition s’est considérablement accéléré au cours de ces dernières décennies et nombre de langues ne disposant plus que de quelques locuteurs vont disparaître très rapidement.
Bien sûr, sauvegarder l’ensemble des 6000 langues parlées aujourd’hui sur la planète relève de l’impossible : nous savons d’ores et déjà que seule une partie de notre héritage linguistique pourra être sauvée. Nous voulons néanmoins apporter notre pierre à l’édifice, et, en collaboration avec les autres acteurs du secteur, contribuer à préserver ce qui peut l’être, car ne pas agir reviendrait à se résigner à l’appauvrissement culturel de l’humanité.
Pour cela, avec le soutien de notre Conseil Scientifique, nous avons mis sur pied un programme en trois volets :
- L’Encyclopédie Numérique des Langues
- La revitalisation des langues
- Les équipes de terrain ».

Le site propose une planisphère des langues, des listes des familles de langues par continent ainsi qu’une chaine Youtube avec des vidéos. Les internautes sont invités à participer en apportant des témoignages ou des documents. Sur facebook, inscrivez-vous au groupe pour soutenir la structure.
Pour conclure, Sorosoro cite Victo Segalen : « Augmenter notre faculté de percevoir le divers, est-ce rétrécir notre personnalité ou l’enrichir ? Nul doute : c’est l’enrichir abondamment, de tout l’univers ».
LES LANGUES MINEURES, MAJEURES ?
L’ancienne présidente d’Islande et ambassadrice de bonne volonté pour les langues auprès de l’UNESCO, Vigdis Finnbogadottir, déclarait lors de la première Journée internationale de la langue maternelle : « Si une langue disparaît, chacun d’entre nous est dépossédé de son patrimoine car c’est alors une nation et une culture qui perdent leur mémoire, il en est de même de la subtile toile dont est tissé le monde et qui en fait un lieu passionnant ».
J’aime rapprocher les mots « langues maternelles » (mother tongue) et « Terre mère » (mother earth) car finalement d’où viennent nos langues ? Et bien, tout bonnement de l’utilisation que nous en avons/avions : lié, absolument pour toutes, à la Terre !

On comprend donc que les linguistes s’inquiètent car les langues qui disparaissent sont souvent des langues qui contiennent des phénomènes linguistiques rares, voire uniques, faisant partie de la transmission d’un savoir vieux comme le monde, et qui, si elles n’ont pas été répertoriées, enregistrées, étudiées, seront perdues à jamais.
Un exemple de mon expérience de vie avec les sàmis, m’a fait réfléchir au problème.
L’élevage de rennes dépend de la langue sàmi : sans cette langue et aucune autre, impossible de faire de l’élevage. Pourquoi ? Car cette langue s’est construite grâce à des siècles et des siècles d’observation des éléments naturels, d’expériences de vie qui se passent de génération en génération, qui permettent l’accès à une connaissance extraordinaire du milieu. Les sàmis ont ainsi presque 300 mots pour “dire” la neige en fonction de ses différents états et bon nombre de mots qui décrivent les rennes, dont ils sont les bergers. Ils ont aussi 3 mots à la même racine eàlàt (les pâturages), eàllu (le troupeau), eàllin (la vie) qui dénotent de l’importance de leur lien à la nature, aux animaux. Pour l’anecdote, le mot “guerre” n’existe pas en langue Sàmi…

© Matyas LeBrun
Il serait donc totalement impossible de garder des rennes en parlant norvégien ou suédois. Le lien à la nature et aux activités traditionnelles sàmis sont les garants de la langue. Aussi la menace qui plane au-dessus de l’élevage de rennes menace par-là même la langue, de la même façon que l’introduction de la sédentarité et de la modernité à fait disparaître certains mots pour en faire apparaître d’autres.
La langue n’est donc pas uniquement une façon de communiquer entre les êtres, la langue est aussi une façon de communiquer avec les éléments dans lesquelles nos ancêtres ont évolués. Nous conservons ainsi la transmission et respectons ce qu’ils ont fait pour que ce savoir se transmette à travers les âges. C’est souvent pour cela que des langues se perdent : car elles perdent la connexion avec la nature et donc ne ressentent plus le besoin d’une langue aux mots spécifiques à un certain mode de vie. L’exemple est facile avec les amérindiens d’Amazonie qui, en rejoignant les villes à cause de la déforestation, perdent leurs langues.
Annie Léonard et son « Story of stuff » (l’histoire des choses), vous fera comprendre comment les compagnies industrielles fonctionnant avec la complicité des états ont besoin d’écraser les peuples du monde pour mieux se servir de leurs ressources naturelles. Car oui, la disparition de la diversité culturelle et des langues arrivent en même temps que le développement des sociétés industrielles dans l’histoire de l’humanité, quel hasard !

Que savons-nous alors réellement de ce que nous perdons ? Nous perdons peut-être un trésor…?
Mais la langue ne s’arrête pas là, c’est ça la merveille. Une langue représente une façon de penser, de voir le monde. La structure, le squelette même d’une langue est le reflet de la structure mentale et le vecteur d’expression d’une personne, ou d’un groupe ethnique. Et nous avons autant de langues que de façon de penser et de voir le monde : c’est ça qui est génial ! C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas perdre ou nier quelque chose d’aussi essentiel que nos langues ancestrales.
Par exemple, je suis breton. Si je parle français, je suis toujours breton dans ma manière de penser, mais je vais tenter d’adapter ma façon d’être et ma structure mentale à celle d’un français. Cela revient à se questionner : mais que veut dire “être breton” ou que veut dire “être français”. Voici un exemple personnel, mais qu’en est-il des Marocains qui parlent français, des Kenyans qui parlent anglais, des Israëliens qui parlent espagnol, des Aborigènes qui parlent australien, des Mexicains qui parlent américain, etc, etc, etc…?
Selon le bilinguisme de chacun, nous mixons ainsi les cultures et sommes peut-être plus aptes à comprendre le monde, les autres, la notion de différence… mais sommes-nous pour autant conscients de l’importance de nos langues natales ?
LE CAS DE LA FRANCE
Le quotidien « Le Monde » a publié fin 2009 un rapport sur les langues en voies de disparition. Réagissant à ce rapport, la revue « Bretons » publie plusieurs interviews sur le sujet, choquée que les quotidiens français déplorent la perte de langues exotiques de l’autre bout du monde, sans citer une seule fois les langues de la France. Car il existe bon nombre de langues et de dialectes en France soient de source originelle (langue bretonne, basque) ou d’origine latine (langues d’oc ou d’oil, issu du latin) ou encore de source anglo-saxonnes (alsacien, flamand).

Voici la liste que fourni l’Unesco sur la disparition des langues et dialectes en France :
- Alémanique, dont l’alsacien, vulnérable.
- Auvergnat, dialecte occitan, sérieusement en danger.
- Basque, vulnérable.
- Bourguignon, sérieusement en danger.
- Breton, sérieusement en danger.
- Champenois, sérieusement en danger.
- Corse, en danger.
- Flamand occidental, vulnérable.
- Franc-comtois, sérieusement en danger.
- Francique mosellan, vulnérable.
- Francique rhénan, vulnérable.
- Francoprovençal, ou arpitan, en danger.
- Gallo, sérieusement en danger.
- Gascon, dialecte occitan, sérieusement en danger.
- Languedocien, dialecte occitan, sérieusement en danger.
- Ligurien, dont le monégasque, en danger.
- Limousin, dialecte occitan, sérieusement en danger.
- Lorrain, sérieusement en danger.
- Normand, sérieusement en danger.
- Picard, ou ch’ti, sérieusement en danger.
- Poitevin, sérieusement en danger.
- Provençal, dialecte occitan, sérieusement en danger.
- Provençal alpin, dialecte occitan, en danger.
- Romani, en danger.
- Saintongeais, sérieusement en danger.
- Wallon, en danger.
- Yiddish, en danger.
Elle est géniale cette diversité française, ne trouvez-vous pas ? Les connaissiez-vous tous ?

On remarquera que les seules langues qui ne sont pas en danger sont aussi parlées dans des pays voisins, où elles sont mieux protégées. C’est pour cette raison que le catalan, en danger en France mais très utilisé en Espagne, n’est pas considéré comme une langue en voie de disparition ou vulnérable par l’Unesco.
Pensez-vous que ces langues et dialectes sont uniquement victimes de la mondialisation ? Pour moi, c’est Non : c’est toute l’histoire d’une France qui a cherché à construire un état centraliste et nationaliste.
Car tenez-vous bien, en Europe, la France est le SEUL pays, et je dis bien le SEUL, qui n’ait pas ratifié « la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires », ce qui lui vaut des reproches du Conseil économique et social des Nations unies qui a, en 2008, « suggéré » et « recommandé » à la France d’« envisager » la ratification de cette Charte permettant la reconnaissance et la réhabilitation des langues régionales dans la vie publique. La France l’a donc signé, mais n’envisage pas son application.

Aucune de ces langues et dialectes de France cités ci-dessus n’a donc de statut, ni n’est reconnue par la loi !!!!! La Constitution française reconnaît uniquement, depuis la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008, que « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». C’est plutôt sympa, nous sommes une diversité qui appartient à un gouvernement politique, comme un vieux meuble…!
Et le débat sur l’identité française d’arriver un an après. Tiens, tiens..
LE DÉBAT EN QUESTION

Moi je dis : vive ce débat et vive la déclaration de Eric Besson, ministre de l’Identité nationale (que vous pouvez lire ici), qui a évoqué récemment lors d’un débat sur l’identité nationale à l’Assemblée nationale, “les dangers potentiellement encourus par un dispositif légal de reconnaissance des langues historiques régionales, qui se heurterait aux principes d’indivisibilité de la République et d’égalité devant la loi”. C’est on ne peut plus clair : l’”Identité Nationale” doit être uniforme sur le territoire français et il n’y a pas de place pour les différences.
Bonjour l’intolérance !
Mais quel est ce droit que l’état s’octroie ? Est-ce que des étudiants en droits ou des avocats se sont posés la question ? Si on lit la page de Wikipédia “Groupe ethnique en France” on voit bien que l’ethnicité française n’est pas une invention !

L’Europe a pourtant un budget de 117 millions d’euros sur sept ans pour le multilinguisme dont une partie pour les langues minoritaires, mais la France s’oppose à une reconnaissance de ses ethnies et donc à sauver ses langues minoritaires. Voici quelques liens qui développe ce sujet.

La déclaration de Eric Besson nous rappelle celle sur la loi Deixonne (première loi française visant à autoriser l’enseignement des langues régionales de France de manière facultaive, 1951) : « Comment ! On veut nous apprendre le dialecte des cavernes ! ».
Cela n’a guère changé par la suite, puisqu’en 1969 paraissait cette annonce dans “l’Agriculteur de l’Aisne”, « Nous vous demandons de faire connaître, avant le 8 janvier au syndicat betteravier, vos besoins en main d’oeuvre. Préciser la catégorie : Bretons, Espagnols, Portugais, Marocains,… ».
Le meilleur pour la fin, le discours de Georges Pompidou, président de la république française, à Sarre-Union en 1972 : “Il n’y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France qui doit marquer l’Europe de son Sceau.”
No comment, vous avez compris :

La suite, demain…

Vers une biodiversité linguistique? (Part 1)













le 11 mars 2010 à 16:47:
Whaou ! touché !
Bravo Matyas pour ce long et documenté billet.
diversité linguistique et conquête commerciale sont 2 choses totalement opposées.
Il y a avec le retour au local une chance pour la diversité linguistique.
Le problème c’est que bien souvent des personnes confondent repli identitaire, renfermement sur soi avec une volonté de cultiver le lien, de garder vivante une trace de la mémoire collective.
Oui, il m’arrive de croiser quelques bretons bretonnant totalement obtus et enfermés sur eux-mêmes, mais de façon très majoritaire les personnes que je croise, sont au contraire plus ouvertes et plus curieuses sur la diversité du monde que des personnes ne parlant que le seul français.
le 11 mars 2010 à 22:23:
Merci Albert…;)
Et je dirais “il y a, avec le retour au social, une chance pour la diversité linguistique”. Je pense que l’on se rapproche tous en ces temps de prises de conscience…il n’y a jamais eu autant d’associations crées en France !
Ensuite sur le repli identitaire je crois que c’est un facteur inévitable. Dans beaucoup d’ethnies menacés il y a ce rejet de l’autre qui “envahit” et du coup une forme de fermeture sur certains aspects. Et quand on y pense, forcément que quand tu es si peu de gens à parler la même langue, avec une conscience de la perte qui à été, et sera, alors oui je comprends que la préservation passe par une forme de rejet.
Je détaille pas mal ces questions dans la partie 2 demain ;-)
le 12 mars 2010 à 19:36:
Le français serait alors la langue d’oïl, vous connaissez beaucoup de locuteurs ou diplomates français qui aient demandé au Parlment européen un traducteur en “langue d’oïl” ?
Bon pour l’occitan c’est le même sujet, parler de “langue d’oc” c’est du romantisme, pas de la linguistique.
le 13 mars 2010 à 13:10:
Jacme : pourriez-vous preciser votre commentaire, je ne comprends pas en quoi cela est du romantisme plus que de la linguistique.
Ces langues ont un passe, une histoire vecue par les gens, je ne vois pas comment cela peut etre du “romantisme”.
MErci de vos precisions.
le 19 juillet 2010 à 14:36:
[...] un des cas les plus intéressants d’Europe : le nôtre. Comme je l’ai rappelé dans la partie n°1 de cet article, la France est le seul pays d’Europe à négliger, voire nier ses ethnies en [...]
le 21 juillet 2010 à 11:06:
[...] Cette connaissance locale des peuples est ce que l’on appelle « culture ». Oui, les cultures du monde, la biodiversité culturelle du monde sortent du ventre de la terre. Oui, les langues sont issues d’une observation minutieuse du vivant, transmis de génération en génération et sont indispensables à la survie dans une société connectée directement à la nature (voir mon article sur la biodiversité linguistique). [...]