Ecolo-Info
 Crise agricole: entre résignation et solidarité citoyenne
De Camille • 04 mars 2010 •
Catégorie: Réfléchir/Entreprendre

Le devenir des agriculteurs est un sujet qui me préoccupe énormément. Pour moi, les personnes qui travaillent la terre, nous donnent à manger et structurent nos paysages méritent tout notre respect et notre solidarité. J’ai déjà écrit plusieurs articles à ce sujet (“Aidons les agriculteurs bio” et la critique du film “Nos enfants nous accuseront) mais une fois de plus le besoin se fait pressant d’en parler.

Un système à bout de souffle

Depuis quelques semaines, les témoignages s’accumulent dans ma tête sur l’absurdité du système alimentaire dans lequel le monde entier s’est engouffré. Cela a démarré par le témoignage douloureux d’un agriculteur, sur lequel je suis tombée un samedi soir, dans l’émission de Thierry Ardisson.

Cet homme blessé essayait, entre deux sanglots, de témoigner de l’incohérence du système, de la pression de la grande distribution et de son quotidien difficile (travailler pour presque rien, dettes qui s’accumulent…). Il a utilisé le terme très juste “d’exploité agricole“.

Ensuite, le salon de l’Agriculture s’est ouvert à Paris et les producteurs laitiers ont manifesté lundi.  Puis, j’ai décidé de regarder (enfin) le DVD « We feed the world ». Je l’ai depuis quelques semaines mais n’avais pas encore pris le temps de le voir. Peut-être préférais-je ne pas savoir… fermer les yeux sur une réalité trop dure à accepter… faire comme si de rien n’était et continuer ma petite vie tranquille… ??

Je me suis pourtant jetée à l’eau, et même si je savais beaucoup de choses sur l’incohérence de notre société, j’ai tout de même été très choquée !

“We feed the world, le marché de la faim”

Reprenons depuis le début. « We feed the world » est un documentaire choc de 2007 sur le gâchis et l’absurdité du système de production alimentaire mondial. Quelques exemples édifiants, exposés dès le début du film :

  • Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destruction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche
  • La Suisse ne produisant pas assez de céréales, le pain est fabriqué à partir de céréales provenant… d’Inde !
  • Environ 350.000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique du Sud, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d’un quart de la population de ces pays souffre de malnutrition chronique.

De nombreux exemples de ce type sont assénés dans ce film coup de poing, ainsi que des témoignages d’agriculteurs, de pêcheurs qui essaient de perpétrer leur travail d’artisan malgré tout.

Tous ces témoignages ont vocation d’éveiller les consciences de chacun, pour enrayer ce système dans lequel nous sommes embarqués depuis trop longtemps. Car nous sommes tous responsables. A force de vouloir toujours le prix le plus bas, nous sommes arrivés à des aberrations dans notre alimentation, notre façon de nous habiller, et plus généralement toute notre consommation.

Mais est-ce le monde dans lequel nous voulons vivre ?

Le but de cet article n’est pas de faire une critique ou un commentaire de ce film mais plutôt de se dire «qu’est-ce qu’on fait maintenant ?».

Nous avons le pouvoir de changer les choses, avec notre porte-monnaie (toujours lui…). Encore faut-il que nous en ayons conscience et que nous le voulions vraiment.

Beaucoup des lecteurs d’Ecolo-Info ont pris conscience de l’acte politique qu’est notre consommation quotidienne. Mais de trop nombreux Français n’ont pas encore eu cette réflexion. Quand je parle autour de moi de mieux (et moins) consommer, d’acheter des produits issus de  l’agriculture (bio) locale on me rétorque trop souvent « c’est trop cher », « ça prend du temps d’aller chercher les bons produits », « on n’y peut rien, c’est comme ça… »

Et bien non. Je refuse de baisser les bras. Nous avons le pouvoir, prenons-le.

Le DVD contient des éléments d’informations intéressant comme le livret Alimenterre « Des paysans contre la faim » (édités par le CFSI) et des entretiens (Jean Ziegler, AVSF en action, WWF).

Jean Ziegler propose notamment quelques pistes pour que les citoyens reprennent le pouvoir qui est le leur. Voici quelques idées pas si compliquées à mettre en place :

  • Boycottons les hypermarchés qui margent un maximum en payant une misère la production de nos agriculteurs. Tout le monde est perdant : le paysan qui vend à perte et le consommateur qui achète bien trop cher les produits.
  • Simplifions nos envies en achetant des produits locaux et de saison. Elémentaire ? Pas pour tout le monde. Parlez-en autour de vous, vous serez étonnés de voir des gens qui mangent des tomates et des aubergines en ce moment !
  • Privilégions les circuits courts en achetant directement au producteur ou en limitant au maximum les intermédiaires : AMAP, paniers bio livrés à domicile ou sur le lieu de travail, vente à la ferme, sur le marché… Les idées ne manquent pas pour avoir des produits frais et garantir aux petits producteurs une juste rétribution de leur travail.

Dans mon entreprise, nous commandons régulièrement des “paniers bio” avec des fruits et légumes, de la volaille, des œufs en direct des producteurs. Facile à mettre en place dans une PME, l’entreprise qui propose ces paniers gagnent du temps en nous livrant tous au même endroit, pollue moins et nous, consommateurs, sommes ravis !

Et nous ne sommes pas les seuls ! En ayant cette réflexion depuis ces derniers jours, j’ai eu l’occasion de lire plusieurs informations positives notamment « Les AMAP déferlent en facs et en boîtes » dans le magazine Terra Eco de mars ou comment de plus en plus d’entreprises mettent en place des systèmes d’achats groupés de fruits et légumes. La demande dépasse la production ! La preuve que la révolte citoyenne est en place ! 60.000 familles font actuellement partie d’une AMAP. C’est trop peu par rapport au “60 millions de consommateurs” que nous sommes mais c’est déjà un bon pas !

Pour conclure, je vous invite à regarder ce documentaire, à en discuter autour de vous (plutôt que des débats sur l’identité nationale, je propose des débats sur la solidarité nationale !), à vous renseigner sur les initiatives locales et à mettre en place de nouveaux systèmes de distribution alimentaire.

Les agriculteurs ont besoin de notre soutien !

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Camille Maman (bio) depuis la fin du mois d'Août, je partage mes trouvailles et mes expériences sur la maternité, l'alimentation et le bien-être. Et j'attends les vôtres !
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10 Réponses »

  1. merci pour ce billet.. je ne connais pas ce docu, mais il me fait penser au film Fast Food Nation.. qui montre une fois de plus l’absurdité de l’industrie alimentaire actuelle.

    A voir aussi (et à faire partager) sur ce sujet, la vidéo de Mark Bittman “what’s wrong with what we eat”
    http://www.ted.com/talks/mark_bittman_on_what_s_wrong_with_what_we_eat.html

    Pour les paniers de légumes/fruits, de plus en plus d’associations proposent cela (du moins en Suisse romande c’est le cas) et ça fonctionne très bien, mais beaucoup de gens ne comprennent pas encore l’intérêt et y voient plus une complication qu’une amélioration…

  2. J’ai été très touché par la déclaration de l’agriculteur, je relaye de mon coté…

    Merci pour ce post…depuis que je suis en Norvège, je pense beaucoup à tout ça car je ne trouve aucun magazin bio.
    Et vraiment c’est un monde entre le magazin bio et le supermarché…retourner au supermarché c’est regarder en face la suproduction alors je n’achète que des produits qui sont en passe d’être périmé. Une femme de la caisse ne voulait pas que je prenne une poire un vieille et j’ai du insisté pour lui dire que je la voulais…finalement elle ne me l’a pas compté.

    Très franchement, cela fait maintenant 6 ans que je vais dans des magazins bio, marchés ou amap et ça fait vraiment mal au cul (désolé l’expression) d’aller dans un supermarché classique sans aucun produits frais bio à l’horizon.

    Du coup, je me tourne vers les produits locaux : saumon et rennes du coin, plutôt élevé sainement ou sauvage, baies en tout genre, tisane et sel bio d’une amie qui les cultivent dans sa ferme, etc…
    ça prend pas plus de temps, c’est juste un choix et pour moi ça change tout de fonctionner comme ça.

    Car il y a aussi la question des emballages….n’oublions pas que nos emballages plastiques sont brûlés et relachent allègrement des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

    Y’a des fois, j’ai envie de dire : ne nous plaignons pas de ce qui se passe si on ne change rien !!!! IL FAUT CHANGER d’ALIMENTATION ET TOUT DE SUITE, c’est une urgence.

  3. Merci pour cet article! Ici le problème, c’est bien notre système économique qui tend à concentrer les pouvoirs dans les mains de quelques uns qui arrivent à ce type de situation. La grande distribution est devenu un seigneur tout puissant … intermédiaire qui fait la connexion entre consommateurs et producteurs. l’AMAP permet de se libérer de ce joug en recréant du lien mais surtout un lien économique direct.

  4. Après visualisé la vidéo, Pierre, monsieur l’agriculteur a tout compris! Nous sommes dans une crise systémique. Cela n’est pas rappelé l’article “Crises et réalité, sommes-nous en train de perdre pied?” http://ecoloinfo.com/2008/11/30/crises-et-realite-sommes-nous-en-train-de-perdre-pied/

  5. Son terme est bien choisi: société de “jouisseurs”, profit court terme, satisfaction immédiate, ainsi qu’une notion déconnecté entre l’argent rapide (finance) et le temps agricole (où il faut prendre le temps de planter, de surveiller….)

  6. @Hito : merci ! je ne connaissais pas Fast food nation, mais je trouve ça super que les documentaires se multiplient. La seule façon de faire passer le message ! Je prendrai le temps de regarder la vidéo que tu a mis en lien, merci. Pour les paniers, les gens qui trouvent ça compliqué n’ont pas encore réfléchi suffisamment aux conséquences de leurs achats. Mais ça viendra…

    @Matyas : Merci de ton témoignage. Je voyais la Norvège comme parmi les tops du DD, on n’y est pas encore à t’entendre… En tout cas, avec ton système, tu te promènes et tu te fais des amis. C’est cool !

    @David : on sent la réflexion qui avance de minutes en minutes ;) Je suis complètement d’accord avec toi ! Pour moi, nous sommes dans une société d’enfants gâtés. Nous avons tout ce qu’il nous faut mais nous voulons toujours plus et plus vite. D’ailleurs le mouvement Slow l’a bien compris et fait de plus en plus d’adeptes parce que les gens commencent à réaliser que ce modèle n’est pas viable ad vitam eternam !

  7. Enfin le temps de lire ton article:-) Pour lui faire écho, un petit lien sur un article lu ce matin aussi…
    http://bit.ly/aOzvu4
    Voilà aussi un article sur le film, rédigé juste après son visionnage http://bhrumeur.blog.lemonde.fr/2007/07/03/we-feed-the-world-et-jean-ziegler/
    Terrific!

  8. Ci-joint un article à lire : “”Quelque 75 000 agriculteurs seraient éligibles au revenu de solidarité active.” Le dernier paragraphe “Enfin, il y a ceux que nous allons devoir aider à faire leur deuil de l’agriculture et à en sortir avec dignité.” Comment flinguer notre agriculture… sans dignité. JE SUIS CHOQUEE.

    En inaugurant le Salon de l’agriculture, samedi 27 mars, le ministre chargé du secteur, Bruno Le Maire, a répété à plusieurs reprises que “le système actuel ne va pas”, en raison de l’extrême volatilité des prix.

    De brutales fluctuations, qui ont amputé de 34 % le revenu moyen des agriculteurs en 2009, selon l’Insee, après une baisse de 20 % en 2008. De fait, les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à déposer des dossiers de RSA (revenu de solidarité active) auprès des caisses de la Mutualité sociale agricole (MSA).

    Selon un pointage arrêté au 31 décembre 2009, 40 271 demandes avaient été enregistrées par la caisse nationale, dont près de la moitié (16 241) émanait des exploitants agricoles non salariés.

    L’ensemble des demandes n’ont pas abouti. La complexité du dispositif RSA – le budget familial sert notamment de base de calcul – explique un taux de rejet moyen d’un dossier sur trois. Au 31 décembre 2009, 28 580 dossiers (exploitants et salariés agricoles confondus) ont donné lieu à des versements.

    Mais la montée en charge du dispositif s’accélère depuis quelques mois. Selon les projections de la MSA, le monde agricole compterait près de 75 000 allocataires potentiellement bénéficiaires du RSA. Sur ce total, 55 000 seraient des salariés agricoles et 20 000 des exploitants. Une toute petite partie de cet iceberg est aujourd’hui visible.

    “La crise agricole a eu lieu en 2009. Ce n’est qu’en 2010 que nous allons vraiment en voir les conséquences sociales, prédit Elie Quidu, sous-directeur famille et retraite à la caisse nationale de la MSA. Le responsable s’attend notamment à une explosion des demandes de RSA “activité”, versé à des personnes qui travaillent mais dont les revenus sont limités.

    Révélateur de l’ampleur de la crise, les dossiers s’accumulent dans les départements. Début janvier 2010, 12 000 dossiers recevables étaient en attente de traitement, dont 9 000 qui concernaient des exploitants agricoles.

    “Déculpabiliser”

    Une preuve de plus, selon les spécialistes, que, face à la crise, les réticences socioculturelles ont sauté : “Il est très difficile pour les agriculteurs, qui sont des entrepreneurs indépendants, de faire appel à la solidarité nationale, note Bruno Lachesnaie, directeur de l’action sociale à la MSA nationale. Mais, aujourd’hui, beaucoup d’exploitants agricoles, pour ne pas plonger, sont obligés de faire cette démarche.”

    Pour les “déculpabiliser”, la MSA a fait un gros effort de présentation du dispositif mais aussi d’accompagnement des bénéficiaires. “Nous avons monté des permanences d’écoute, des groupes de parole pour éviter que les personnes, par honte, ne se replient encore plus sur elles-mêmes”, explique M. Quidu.

    “Il faut les préparer à trois scénarios, complète M. Lachesnaie. Il y a ceux qui vont arriver à passer le cap de cette période difficile et pour lesquels le RSA va jouer vraiment un rôle d’amortisseur social. Il y a ceux qui arriveront à s’en sortir uniquement si leurs conjoints arrivent à trouver une activité extérieure qui permettra de compléter les revenus du ménage. Enfin, il y a ceux que nous allons devoir aider à faire leur deuil de l’agriculture et à en sortir avec dignité.”

    par Catherine Rollot

    Source : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/03/01/quelque-75-000-agriculteurs-seraient-eligibles-au-revenu-de-solidarite-active_1312820_3234.html#ens_id=1254664

  9. Mercredi prochain, on ira réceptionner notre premier panier bio. J’espère que ce sera le premier d’une longue série.

  10. A voir aussi en ce moment et dans quelques salles encore: “Le temps des grâces”.
    Une enquête sur le monde agricole français, sur ce qui l’a conduit du travail de la terre à l’industrie agricole.
    La grande qualité de ce docu est dans sa mesure et sa justesse. Ni militant, ni accusateur, il constate simplement au travers de témoignages d’agriculteurs, ingénieur agronome, intellectuel, microbiologistes et politique la dérive d’un système, l’impasse dans laquelle il nous a poussé en quelques décennies.
    Et si le constat est alarmant, le film n’est pas sidérant, il nous ouvre aussi à des solutions.
    Mais… des solutions qui nécessitent une volonté politique forte !… alors est ce que c’est là qu’on doit re commencer à s’alarmer ? ou est ce que c’est là qu’on va essayer d’agir ?

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