Trois jours en immersion au coeur des Ateliers de la Terre
Le 9 décembre 2009 | Par Emmanuelle
La communication des entreprises, c'est mon domaine. En 2009, j'ai créé mon entreprise, Alterm, qui conseille les entreprises et les associations sur des démarches de mécénat et partenariats.
Deauville, vous connaissez? La Normandie, le bord de mer… Eh bien, je peux vous dire que, pendant 3 jours, les 26, 27 et 28 novembre, bien peu des participants des Ateliers de la Terre ont l’occasion, ou plutôt le temps, d’aller humer l’air iodé. Avec un programme riche en conférences, ateliers, focus, petits-déjeuners débats, et surtout avec la possibilité d’échanger entre participants, le planning était dense.

Pour ceux qui ne connaissent pas, quelques explications…
Les Ateliers de la Terre ont été créés en 2006 par Eric Bazin et George J. Gendelman. Selon la définition donnée sur le site, ils “entendent participer à la promotion du développement durable, et se positionnent comme un think tank tourné vers l’action.” Mais encore ? “Les Ateliers de la Terre se focalisent également sur la valorisation des expériences de terrain réussies et diffusent les bonnes pratiques pour accompagner le changement vers des modèles soutenables.”
Et après trois jours d’immersion complète?
J’ai eu effectivement le sentiment d’un formidable brassage de personnes (politiques, institutionnels, associations, entreprises), d’expériences, de points de vue, d’idées, de bonnes et de moins bonnes pratiques, autour du développement durable et de sa mise en oeuvre quotidienne, d’une vraie volonté de décryptage et d’innovation pour progresser.
1 – Des débats
Je n’ai pu assister à toutes les conférences, mais voici celles qui m’ont particulièrement intéressée.
Jeudi 26/11
Présentation par Denis Muzet, Président de l’Institut Médiascopie, de l’enquête réalisée pour les Ateliers: “Les 100 mots de Copenhague et du changement climatique”. Parmi les défis, la protection de l’environnement, mais aussi l’abandon des archaïsmes économiques (capitalisme, finance mondiale) pour “une croissance verte” (et non pour une décroissance, mot qui, selon l’étude, inquiète). Pour les solutions, les Français prônent la coopération mondiale, mais aussi une mobilisation à tous les niveaux, jusqu’à l’individu.
Plus d’infos: l’étude médiascopie et la présentation vidéo par Denis Muzet

Présentation de l’étude de Médiascopie
Séance introductive avec un échange entre Erik Orsenna, académicien, et Franck Riboud, PDG de Danone, autour du thème “Crise ou mutation, retour à l’identique ou monde nouveau ?”.
Morceaux choisis:
“Les entreprises devront prendre en compte leur éco-système, sinon elles mourront”. Cette phrase de Franck Riboud a marqué les esprits et a été reprise de nombreuses fois lors des différents ateliers. Expliquant qu’il n’avait pas pour vocation de sauver la planète, il a insisté sur le fait qu’en tant qu’entrepreneur, il pouvait avoir un rôle en intégrant le développement durable à son modèle économique, comme la coopération avec Mohammed Yunnus à travers Danone Communities et les social businesses.
Erik Orsenna a rappelé qu’une crise existait avant la crise financière, et qu’elle existe encore : la crise alimentaire, et a insisté sur le fait que l’Afrique pour s’en sortir avait besoin d’entrepreneurs, plutôt que de ministres.

Erik Orsenna & Franck Riboud
Face à Face : “Information durable : un devoir de transparence auprès des citoyens”, entre Denis Muzet et Pierre-Samuel Guedj.
Nous y avons plus entendu parler de communication ou d’information sur le Développement Durable, que d’information durable. Beaucoup de généralités, peu d’exemples de bonnes pratiques. Et où l’on a quand même entendu dire qu’”Internet n’était pas un vecteur d’informations…”. Chers lecteurs assidus d’Ecolo Info, je vous laisse juge…
Deux éléments intéressants néanmoins: D. Muzet a souligné quelles étaient, selon lui, les principales caractéristiques de la communication durable : démonstrative, plurielle, factuelle, sobre et modeste. Pour P.-S. Guedj, l’information sur le développement durable doit s’inscrire dans un dialogue avec les parties prenantes.
Vendredi 27/11
Corner “LU’Harmony: construire une filière blé unique respectueuse de l’environnement, en partenariat avec les agriculteurs” – présentation de Jean-Philippe Paré, PDG de LU France, et Alain Guillemin, DG de Terrena.
Ils ont tous les deux présenté le travail de partenariat autour du concept d’”agriculture écologiquement intensive” (ce qui a provoqué un certain remous dans l’assistance…), à travers la charte LU Harmony et le respect de la biodiversité par la filière du blé. Limitation de l’utilisation de pesticides et 3% de la surface cultivée laissée aux fleurs et aux abeilles, choix de la parcelle par rapport aux précédents culturaux, travail sur les haies et les ravageurs… 68 agriculteurs du groupe Terrena sont pilotes sur le projet et la première récolte a eu lieu en juillet dernier.
Même si les deux intervenants ont été peu bavards sur la rémunération supplémentaire payée aux agriculteurs du projet, et même si peu de choses ont été dites sur l’utilisation effective des produits phytosanitaires, l’exposé a mis en valeur l’expérience de deux entreprises qui essaient de trouver des solutions en concertation.

Focus “Mobiliser l’économie carbone au service de la biodiversité, du développement et des communautés”.
Un moment vraiment intéressant avec l’intervention de Anada Tiega, secrétaire général de la Convention Ramsar (Niger) et de Djibo Leyti Ka, ministre de l’environnement, de la protection de la nature, des bassins de rétentions et des lacs artificiels (Sénégal). Ils nous ont expliqué comment l’Afrique travaille sur ces questions DD. Ils ont lancé un appel pour des aides financières sur ces sujets en rappelant à une personne dans la salle qui a rétorqué que les caisses étaient vides, qu’elles ne l’étaient peut-être pas pour tout le monde (cf. les sommes débloquées pour les banques…).
Samedi 28/11
Focus “La croissance verte est-elle l’unique solution à la crise?”, animé par Maïtena Biraben, journaliste à Canal Plus.
Un débat intéressant pour mettre en évidence le fait que le changement est aussi une question d’hommes, de formation, de mise en valeur, d’envie.
Fabrice Bonnifet, Directeur DD et QSE de Bouygues, a rappelé que si la “croissance verte” évoque pour beaucoup innovations technologique et économique, elle doit aussi être liée à des innovations sociales et sociétales, et qu’elle nécessite avant tout de la formation initiale et continue. Ghislaine Hierso, Présidente de L’Orée* et Vice-Présidente Public Affairs chez Veolia Environmental Services, a souligné le fait que tri et recyclage correspondent aussi à des emplois, et qu’il faut former et donner envie de travailler dans le secteur “des poubelles”! Fabrice Bonnifet a enfin abordé un point non soulevé pendant ces trois jours : le levier émotionnel lié à ces changements. Il ne faut pas faire peur, il faut provoquer la passion et accompagner au changement.
2 – Des rencontres
Ces trois jours ont aussi été pour moi l’occasion de rencontrer des acteurs du secteur et de les questionner sur leurs projets, leurs pratiques et leurs perspectives.
Danone
Bernard Giraud, Directeur du Développement Durable et Innovation Sociétale, et Myriam Cohen-Welgryn, Directeur Général Nature, répondant aux questions de plusieurs blogueurs, nous ont expliqué que, pour Danone, le Développement Durable ne peut exister que s’il est pris en compte dans les process, au coeur de l’entreprise. Intégré dans toutes les fonctions de l’entreprise – R&D, achats, industrialisation,…- il implique de repenser les méthodes de travail, les formations.
Abordant le sujet de Danone Communities, ils nous ont clairement rappelé que l’entreprise ne faisait pas de philanthropie, mais travaillait plutôt à mettre en place des “social businesses”, pour expérimenter et diffuser ensuite les bonnes pratiques. L’expérience à l’origine de ce concept a été celle réalisée au Bangladesh avec Mohammed Yunnus, pour la fabrication de yaourts adaptés au pouvoir d’achat local.
Lors de cette entretien, le sentiment a été que Danone, tout en conservant sa finalité, à savoir “nourrir la planète” de manière rentable, est à l’écoute de toute expérience nouvelle, souhaite innover pour trouver de nouvelles idées, comme peuvent en témoigner les Social Innovation Labs qui ont eu lieu en juillet dont le thème était “la co-création” (avec des ONG, des entrepreneurs sociaux…).

Bernard Giraud
Oxfam France
Pour mémoire, Oxfam International est une association de 14 organisations qui travaillent dans le monde entier pour lutter contre l’injustice et la pauvreté. Elle apporte aussi son aide immédiate lors de conflits ou de catastrophes naturelles.
Pour Luc Lamprière, Directeur Général d’Oxfam France, il était nécessaire d’être présent aux Ateliers de Deauville pour faire prendre conscience aux entreprises de la nécessité de l’action. Action sur les paradis fiscaux, action sur le climat qui aggrave la pauvreté et les injustices.
Oxfam est bien sûr également présente à Copenhague avec près de 80 adhérents pour des mobilisations citoyennes. Elle compte travailler au plus près des négociations.
Qu’espère Luc Lamprière de COP15 ? “Plus que ce qui est dit”, nous indique-t-il. “Avec de tels enjeux, il ne faut pas sous-estimer les négociations.” Il espère des engagements financiers concrets et la reconnaissance d’un financement public nécessaire.
Alter Eco
Je suis sûre que vous avez déjà croqué un chocolat Alter Eco. Mais si, le “Noir intense” ou le “Noir fondant” avec sa touche de lait… En tout cas, Tristan Lecomte, qui dirige Alter Eco, une entreprise spécialisée dans l’importation et la distribution de produits du Commerce Equitable, aime prendre l’exemple du chocolat pour expliquer son travail car il allie changement et plaisir.
Lors de notre entretien, il a beaucoup insisté sur un thème qui est au coeur de ses priorités: en matière de CO2, ce sont souvent les moins émetteurs qui sont les plus touchés par le changement climatique. Un exemple: un Ethiopien émet 100 kg de CO2/an, 100 fois moins qu’un Français et 200 fois moins qu’un nord-américain. Il travaille donc beaucoup sur la compensation carbone, notamment à travers la reforestation en proposant aux producteurs de replanter pour refertiliser les terres, retrouver la biodiversité. C’est l’objectif de Pur Projet, “Collectif de lutte contre la déforestation et le réchauffement climatique par l’agro-foresterie tropicale“, dont il est à l’origine.
La reforestation sera également l’une des raisons de sa présence à de Copenhague, avec un point d’orgue : le 13 décembre, le Forest Day, organisé par le CIFOR, pour sensibiliser l’opinion sur ces questions.
EURO RSCG Worldwide
Dernier interlocuteur, Mercedes Erra, Présidente de BETC Euro RSCG, et Présidente exécutive d’Euro RSCG Worldwide. A la question sur le rôle des agences par rapport au Développement Durable, elle nous a répondu qu’elles se devaient d’abord d’être des exemples, d’avoir des valeurs. Prenant son exemple, elle nous a expliqué qu’elle avait abordé le DD par l’aspect RH (parité, diversité, égalité…), avant l’aspect écologique.
Le greenwashing? Certes une problématique dont il est nécessaire de parler, mais se posent surtout deux autres questions: l’évolution, dans ce contexte, de la publicité qui a du mal à être sur l’essentiel, et la globalité et les nouveaux modèles à mettre en place. Le rôle des agences est alors un rôle de conseil face aux exigences toujours plus nombreuses des citoyens.
Et Copenhague? Elle espère que ces négociations pourront redonner des valeurs et du sens à ces derniers qui, perdus par ces changements, réclament une vision plus claire.
Ceci étant… quelques bémols!
Face à ce foisonnement d’informations et d’échanges, motivants et passionnants, quelques bémols quand même pour ne pas trop faire preuve de naïveté béate:
- Un point que les organisateurs vont peut-être avoir à revoir pour les éditions futures: leurs partenaires stratégiques. C’est en effet un peu troublant d’y trouver le groupe Bolloré qui fait partie des 3 lauréats du palmarès 2009 des Pinocchios du DD, dans la catégorie Droits humains pour les conditions de vie et de travail des ouvriers de la palmeraie de Kienké exploitée par une soixantaine de sous-traitants de la Société Camerounaise des Palmeraies (Socapalm), filiale du groupe, qui contrôle 80% du marché de l’huile de Palme au Cameroun. Attention à la cohérence du discours, notamment en matière de financement…
- Peu d’intervenants ont souligné que la crise actuelle pouvait être une crise de sens, une remise en questions des valeurs actuelles, et qu’il fallait peut-être travailler à inventer un autre modèle (thème un peu abordé dans le focus sur la croissance verte).
- L’éducation, la formation initiale ou continue étaient peu présentes dans les présentations. Certes, des grandes écoles participaient. Mais, ne faut-il pas se demander comment former et sensibiliser les jeunes générations pour intégrer cela aussi rapidement que possible… A lire à ce sujet, l’article d’André Giordan sur AgoraVox “L’éducation, le paramètre ignoré du Sommet de Copenhague“.
- J’ai eu nettement l’impression que les débats portaient plus sur le curatif que sur le préventif. Pour preuve, le constat qu’a fait Fabrice Bonnifet, Directeur Développement Durable et Qualité Sécurité Environnement du Groupe Bouygues : “Tout le monde est pour le progrès, mais personne n’est pour le changement.”
La thématique de ces Ateliers de la Terre 2009 était: “Construire un nouvel équilibre”. La question qu’il faudrait prendre comme fil rouge pour une prochaine édition pourrait être “Quels changements sommes-nous prêts à accepter pour construire un nouvel équilibre?”
Emmanuelle de Pétigny (Alterm, conseil en mécénat et partenariats durables)
++ Liens ++
Le site des Ateliers de la Terre







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[...] de presse, ils appellent ça “les 100 mots de Copenhague et du changement climatique”. Et déduisent de ces nuages de mots placés sur des graphiques que “les défis” que sont “la [...]
Quelle blague ! Entendre Franck Riboud et Mercedes Erra nous donner des leçons d’écologie et de social business…
Ce sont les derniers exemples à suivre : ils nous parlent de social business et donnent des leçons, alors que leurs actions exemplaires ne représentent que 0,2% de leur chiffre d’affaire.
Danone investit massivement dans des projets terribles, qui représentent l’inverse que ce dont parle leur patron. Exemple : l’Arabie Saoudite, où la fin de l’écologie.
http://www.youtube.com/watch?v=HqXsbaPwZH4
Communiquer à outrance sur des micro business qui ne fonctionnent pas et qui ne réinventent rien du tout est par contre leur spécialité avec Danone Communities.
Posez des questions à ces messieurs au lieu vous laisser endormir par des discours…
[...] une petite question qui a été posée à plusieurs personnes lors des derniers Ateliers de la Terre en novembre dernier à Deauville… Et les réponses sont bien intéressantes ma foi. D’autant qu’au hasard de mes [...]