Artisans du luxe, en voie de disparition? #2
Noël, c’est pour beaucoup le temps des belles choses, du beau et du bon, le temps de l’émerveillement et du plaisir. Le temps du bon temps en somme. Alors en ce début de mois décembre, Stéphanie Bui a eu la bonne idée de s’intéresser à certains métiers traditionnels bien français en poussant la porte des ateliers d’artisans du luxe… Nous poursuivons aujourd’hui notre enquête: après la question des paradoxes abordée hier, nous nous intéressons avec ce deuxième épisode à l’image du luxe, au luxe globalisé, au luxe délocalisé, et à la notion de luxe aujourd’hui.
Episode 2 : Le luxe bluffé par son image!
« L’image du luxe prédomine sur le produit depuis l’arrivée de John Galliano chez Dior, puis d’Alexander McQueen chez Givenchy ». Tout cela a d’abord créé « un buzz exceptionnel et positif autour de l’image de la haute couture » rajeunie par magie, explique Hubert Barrère, fin observateur du luxe, cumulant les fonctions de corsetier, directeur artistique de la maison de broderie Hurel et président du Fashion Group initiant des rencontres entre professionnels du luxe.
Le défilé haute couture transformé en acte de création spectaculaire… et le luxe devint branché, le sportwear… luxueux! Les jeunes sont devenus, eux, les nouveaux clients du luxe. L’industrie de la parfumerie et des cosmétiques (ce luxe dit « accessible », celui qui « rapporte »), a d’autant plus bénéficié des retombées de cette image du luxe rajeuni. On vit, par ailleurs, des univers de marques investir tous les secteurs possibles, de l’hôtellerie, à la restauration en passant par la déco maison.

Broderie par la maison Hurel pour Chanel Collection Automne Hiver 09-10
Est apparu aussi en 2004 le concept de « masstige »: contraction de « mass market » et « prestige », désignant une association commerciale entre une enseigne de grande distribution et un nom prestigieux. L’image du luxe désormais vendue bon marché dans ce contexte de « démocratisation du luxe »? Quelles conséquences pour les artisans aux savoir-faire rares dépendant de la haute couture ?
Luxe globalisé
« Cela dérape depuis 5 à 8 ans avec la globalisation du luxe », constate Hubert Barrère. La culture des multinationales pénétrant ces métiers d’une culture à l’ancienne provoqua un tournant dans le travail de l’artisan.

Photo de Hubert Barrère, Talent de l’Audace 2008 (Talent du luxe et de la création) crédit photo : Sipa
Avant, les artisans se rendaient dans les studios pour discuter du travail à fournir, regrette l’atelier Dynale, ennoblisseur de tissu. Un échange permettait de comprendre, à la fois, les souhaits des créateurs et les contraintes du travail des artisans. Aujourd’hui, face à de jeunes équipes créatives qui, non seulement changent régulièrement, mais ne sont pas forcément conscientes des contraintes de la réalisation artisanale, le travail se complique.
A écouter Hubert Barrère, on imagine un univers devenu sans codes, chaotique, en péril, « tout le contraire du luxe glamour ». Ce qu’il confirme: « Je vais lancer un pavé dans la marre: les notions d’éthique, de culture et de respect doivent être réciproques. Ce n’est pas simplement dans un sens. Autrefois, il y avait une fidélité, une collaboration entre maisons du luxe et artisans toute l’année. Aux fournisseurs d’honorer le service en retour par la réalisation du bel ouvrage. Quand on fait juste un one shot avec 100 échantillons suivi d’essais, et in fine, pas de commande, comment fait-on pour facturer le travail fourni ? Ce manque de respect des personnes peut mettre en péril un atelier″. Et que dire des négociations des prix, « variant d’une échelle de 1 à 10 selon les maisons?! », s’exclame-t-il, indigné. Les budgets trop coûteux se compensent au détriment des artisans.
Luxe délocalisé
La délocalisation de la production menace ainsi les savoir-faire français du luxe, regrette ouvertement Christian Estrosi, Ministre chargé de l’Industrie, décidé à réorganiser la filière. Catherine Dumas, Sénatrice de Paris, chargée de faire des recommandations pour sauver cet écosystème industriel unique, a remis son rapport, le 20 octobre dernier. ″Mettre en concurrence les artisans avec des fabrications de qualité incomparable faites à Tataouine les fouilles, c’est étrangler les artisans″, conclut de son côté l’homme de terrain Hubert Barrère.

Bruno Legeron
L’atelier Legeron, fleuriste plumassier, lui, doit absolument remédier aux commandes irrégulières des maisons de luxe dont il dépend. Il y a 20 ans, ils étaient 30 ateliers. En 2009, ils ne sont plus que 3 fleuristes plumassiers en France. De plus en plus délaissée, cette excellence laisse place à l’expansion d’une image, d’un « faux luxe », au risque, tout de même, de décevoir les clients et de ravager une image de marque.
Le règne de l’image au dépend de l’excellence du produit
Nous en sommes arrivés, aujourd’hui, à un « excès contraire » du tout pour l’image qui « met en péril » le travail de la qualité des créations du « vrai luxe« ; les délais de réalisation toujours plus courts sont ravageurs. « Mais à force de travailler sur l’image du luxe, est-ce que cela a favorisé la filière du luxe, la fabrication du produit? », se demande l’homme de terrain.
Vite fait, bien fait!
Une devise qui sied donc mal au travail de l’intelligence de la main de l’artisan, ami du temps. On est passé de 4 collections par an à 8. La remise des croquis des créatifs italiens a lieu un mois avant les défilés au lieu des 10 jours avant le jour J en France, compare l’artisan brodeur Hubert Barrère.

Un croquis
Le droit à l’erreur n’existe plus. Le temps de réflexion non plus. Et la créativité n’a plus sa place. Le risque est au maximum pour la réalisation artisanale du bel ouvrage. Les artisans formiers citent, pour une collection haute couture de 2004, la réalisation de 7 pièces en 12 jours; la plus raffinée a nécessité une centaine d’heures de travail. Les journées débordaient sur les nuits. Et la retouche sur le bois n’existe pas… Dans les années 80, ils auraient eu 2 mois pour cette réalisation.
Du couturier vers le directeur artistique
De son point de vue de président de Paraffection, Bruno Pavlovky évoque aussi l’évolution du métier de couturier. « Il n’y a plus beaucoup de couturiers qui ne sont que couturiers. Ils sont pris par plein d’autres activités, que ce soit la photographie par exemple ou autre. Ils passent d’une collection à l’autre assez vite« .
Dans ce nouveau contexte, être capable de fournir aux créateurs des savoir-faire de proximité à Paris fut aussi à l’origine de la création de Paraffection, protégeant ainsi la pérennité des savoir-faire de ses artisans fournisseurs et l’excellence de la production produite à 80% en France et particulièrement dans ses ateliers parisiens.

Effet galuchat en degrade par atelier dynale ennoblisseur pour Chanel haute couture automne hiver 09-10
Stéphanie Bui
++ Liens ++
Premier épisode de cette enquête en 3 volets: artisans du luxe, en voie de disparition? #1
Troisième et dernier épisode de l’enquête: Artisans du luxe, un métier d’avenir! #3
- Ateliers d’art de France
- Prix du Talent du Luxe et de la Création
- Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la Main
- Le site de l’atelier La Forme
- Le site des ateliers Legeron
Les sites des ateliers de Paraffection :
Les sites d’organisations professionnelles du secteur du luxe:
Les autres articles de Stéphanie sur Ecolo-Info:
- Dans l’univers de Mademoiselle Bio
- Vérité sur les déchets nucléaires: parlons-en enfin!
- Penser autrement avec les conférences TED







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