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Matière grise pour évolution verte

Eco-Habitat » Architecture

L’urbanisme d’urgence


Le 16 décembre 2008 | Par

Elvire

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L’histoire de l’humanité est jalonnée de migrations, des migrations provoquées par une multitude de causes économiques, géopolitiques ou encore environnementales. Pour qualifier ces populations en migration, on parle alors de réfugiés et parfois de déplacés internes. Il existe une différence entre les deux termes: les réfugiés sont ceux qui ont fuit leurs pays d’origine pour un autre, bénéficiant de par ce statut d’une protection et d’une assistance particulière ; les déplacés internes sont les populations qui ont fuit leur lieux de résidence mais sont restés à l’intérieur des frontières de leurs pays, ils ne bénéficient d’aucune protection et sont d’autant plus vulnérables. On comptait donc 26 millions de déplacés internes en 2007 (5 à 6 millions de déplacés internes au Soudan, 3 millions en Colombie, 2,7 millions en Irak par exemple) et 16 millions de réfugiés selon l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés).

Quelques chiffres…

La problématique de l’exode prend de l’ampleur et les prévisions, notamment celles qui concernent le changement climatique poussent à la réflexion. Les réfugiés ou les déplacés de l’environnement seront aussi nombreux que les réfugiés ou déplacés de guerre. Le terme « réfugié de l’environnement » est apparu en 1985 comme titre d’un rapport du PNUE rédigé par Essam El Hinnawi, un universitaire Egyptien, dont la définition est la suivante :  « ceux qui sont forcés de quitter leur lieu de vie temporairement ou de façon permanente à cause d’une rupture environnementale (d’origine naturelle ou humaine) qui a mis en péril leur existence ou sérieusement affecté leurs conditions de vie« . La rupture environnementale se définissant alors comme « les changements physiques, chimiques et/ou biologiques dans l’écosystème qui le rend temporairement ou en permanence inapte pour une habitation humaine », elle comprend les sécheresses, les inondations, le volcanisme, les typhons ou encore la montée des eaux provoquée par le changement climatique. Le rapport « Marée humaine : la véritable crise migratoire » de l’ONG Christian Aid (en anglais, PDF) estime que le réchauffement de la planète créera au moins un milliard de réfugiés de par le monde en 2050 en raison des pénuries d’eau et de nourriture. Le Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’évolution du Climat confirme que  la réalité dépasse le pire des scénarios envisagés: il estime qu’en 2080, 3,2 milliards de personnes, soit un tiers de la population mondiale, manqueront d’eau et que 600 millions manqueront de nourriture.

Les réfugiés climatiques posent de nombreux problèmes qui peinent à se régler, notamment parce qu’ils n’ont aucun statut et sont ignorés à l’heure actuelle par les conventions internationales. L’organisation Nations Unies plaide toujours pour leur reconnaissance juridique, tandis qu’ONG et avocats se sont associés pour créer une « justice climatique ». Les Nations Unies ont publié une étude selon laquelle 50 millions de personnes pourraient devenir des réfugiés climatiques d’ici 2010.

La notion d’espaces ad-hoc transitoires

Il n’est pas question de revenir sur le statut des réfugiés de l’environnement ou sur l’état du changement climatique, il existe déjà beaucoup de choses écrites à ce sujet. Nous aborderons ici dans sa globalité la notion de refuge, d’habitat provisoire, d’architecture de fortune. Il s’agit de s’intéresser à ces nouveaux modèles urbains que constituent les espaces ad-hoc transitoires, voire permanents, dans lesquels s’entassent les réfugiés. Jusqu’à récemment, la notion d’habitat était peu prise en compte dans la gestion des situations d’urgence, cela importait peu par rapport à des notions d’alimentation, d’approvisionnement en eau, de sécurité et d’accès aux soins.

Cet urbanisme doit combiner un paradoxe de taille, l’urgence et la permanence. Les camps de réfugiés sont délibérément conçus pour être provisoires et tout est fait pour dissuader les gens de s’y fixer, mais parfois le contexte fait que les réfugiés n’ont pas d’autres choix que d’y rester. Il existe encore de nombreux camps à travers le monde, des camps éparpillés, administrés par les Nations Unies et pris en charge par des ONG. Les camps palestiniens en Cisjordanie ont été érigés il y a déjà 60 ans, les camps afghans du nord ouest du Pakistan sont là depuis l’invasion soviétique de leur pays en 1979 par exemple et certains camps en Afrique en sont quasiment à leurs 15 ans d’existence. Le temps que les réfugiés en exil se prolonge. De 9 ans en 1993, la durée moyenne de séjour dans un camp est passée à 17 ans en 2004. Les conflits s’étendent dans le temps, les populations des camps augmentent et les surfaces allouées à l’installation des camps n’augmentent pas pour autant. Il faut donc gérer des camps permanents bâtis selon des principes de court terme. Qu’est ce qu’un camp? En règle générale, un camp est constitué de petits abris de bâches en plastique tissé, des tentes de 16m2 en règle générale, censées accueillir 4 à 6 personnes, une famille. Un groupe de 16 familles constitue une communauté, 16 communautés forment un bloc et 4 blocs font un secteur et 4 secteurs font un camp.

Fred Cuny, un Américain, a été un des premiers à réfléchir sur les camps de réfugiés. Il a passé beaucoup de temps en situation et est arrivé à faire passer des notions de confort de communauté dans l’organisation traditionnelle des camps. Son organisation concentrique de tentes unifamiliales est cependant obsolète aujourd’hui tant la densité des camps est importante. Une densité qui pose des problèmes de gestion des ressources et d’approvisionnement en eau, de transmissions d’infections, etc. Comme le rappelle Médecins Sans Frontières, un camp de réfugiés mal planifié est l’un des environnements les plus pathogènes qui soient. Surpopulation et mauvaise hygiène étant les principaux facteurs de transmission de maladies potentiellement épidémiques et le manque  de logement signifient que la population est privée de toute intimité et constamment exposée aux éléments. Le travail de Fred Cuny est rendu obsolète par l’augmentation des populations en migration et la réduction des espaces d’accueil.

Aujourd’hui, les designers et architectes doivent imaginer des solutions provisoires pérennes. Les abris qu’ils conçoivent doivent être peu coûteux, facilement transportables (à dos de chameau ou d’homme par exemple pour les endroits les plus difficiles d’accès), facilement et durablement stockables, facilement réparables et enfin résistantes à des conditions extrêmes. Voilà un aperçu du travail de quelques uns:

La Shelter Box

La Shelter Box a vu le jour en 2001. Elle a été conçue pour résister aux conditions extrêmes; très résistante, elle peut voyager en avion, camion, barque, à dos d’âne et même être parachuté. Tout le matériel qu’elle contient répond également aux critères de qualité et de durabilité. Son contenu varie selon les destinations, l’objectif primordial étant de fournir un abri et du matériel pour subvenir aux premiers besoins. En règle générale, elle contient une tente pour 10 personnes, des tapis de sol, des couvertures, un réchaud multi-combustibles, des ustensiles de cuisine, des jerricans, un système de purification d’eau, des outils (scie, hache, pelle, cordes), des filets anti-moustiques, un pack d’activités pour les enfants. La tente permet d’abriter une famille sinistrée de 10 personnes et d’assurer ses premiers besoins en matériel pendant au moins 6 mois. Chaque boîte coûte 750 €, soit seulement 41 cents d’€ par personne et par jour. Ceci inclut tout l’équipement, l’emballage, le stockage, l’acheminement et la distribution.

Les 140 premières boîtes furent envoyées au Gujerat en Inde suite à un tremblement de terre dévastateur en janvier 2001, et depuis 40 000 Shelterbox ont été utilisées, fournissant un hébergement et du matériel d’urgence à plus de 620 000 victimes. La carte des interventions en dit long sur l’importance de l’aide apportée pour abriter et secourir les populations victimes de catastrophes :

Shelter box

Les abris en sacs de sable de Nader Khalili

Les abris en sacs sont particulièrement intéressants. Même si la prise en compte de la notion de confort est moindre, cette solution est imbattable sur la question de l’urgence, du stockage et de la simplicité d’exécution. Nader Khalili a développé un abri dont la construction ne demande ni qualification particulière, ni transport coûteux, ne requiert qu’un minimum de matières premières et se construit rapidement par une équipe de 3 à 5 personnes. L’un des matériaux utilisés est disponible partout quasi gratuitement puisqu’il s’agit de la terre ou du sable.

The California Institute of Earth art and Architecture

La technique de base de ces constructions associe l’architecture en terre traditionnelle et les exigences contemporaines en matière de sécurité et consiste à remplir des sacs de sable avec de la terre et de les disposer en assise sur un plan circulaire. Les assises circulaires se superposent en diminuant de rayon jusqu’à former une coupole. Pour empêcher le mouvement des sacs de sables et résister aux séismes, des fils de fer barbelés sont disposés entre les assises. Ces abris résistent aux tremblements de terre mais aussi aux ouragans, aux inondations et isolent du froid, de la chaleur et du bruit. Du coup l’aspect provisoire intentionnel de départ s’efface devant la pérennité de l’ouvrage. Cette technique est aujourd’hui utilisée pour construire d’autres infrastructures, notamment des digues, des routes, des ponts ou pour stabiliser des cours d’eau.

Concrete Canvas

Un projet de Peter Brewin et Will Crawford. La tente Concrete Canvas est un sac imprégné de ciment pesant environ 230 kilos qui une fois montée est un dôme de 16m2 de surface au sol. Il faut ajouter de l’eau et la gonfler ensuite, cela permet à la structure de se solidifier. Du fait de sa grande résistance, cette tente est principalement employée comme hôpital ou centre de soins.

WheelLY de Zo-Loft

Wheely a été imaginé par Zo-Loft, une agence de design et d’architecture italienne. Ce projet n’a pas été conçu pour les réfugiés au départ, mais plutôt pour les sans-abris. Il est surtout adéquat pour un environnement urbain. WheelLY est fabriqué à partir de caoutchouc, d’aluminium et de carton, il roule au sol et est entièrement recyclable. Quand WheelLY est plié, il est possible de stocker une bonne quantité de vêtements et autres ustensiles à  l’intérieur; déplié il offre un double espace intime.

Zo-Loft

Lilypad, un refuge flottant pour les réfugiés climatique

Ce projet est né dans la tête de l’architecte Vincent Callebaut. L’idée est d’accueillir les victimes de la montée des eaux. Puisque le GIEC estime que le niveau de l’eau va monter de 20 à 90 cm d’ici à 2100, il y a de quoi considérer ce projet. Ce seront en effet des millions de réfugiés climatiques qu’il faudra loger. Lilypad dépasse l’idée de refuge, ici c’est tout simplement une ville flottante et autonome que propose Vincent Callebaut. Lilypad pourrait accueillir 50 000 habitants.


Vincent Callebaut

A côté de ces initiatives concrètes, il faut souligner le travail d’Architectes Sans Frontières, de Mad Housers ou encore d’Urbanistes Sans Frontières qui sont en permanence sur le terrain à gérer les situation d’urgence. L’urbanisme d’urgence est une problématique contemporaine. Dans un contexte où les tensions géopolitiques sont attisées par les enjeux environnementaux, tout ne pousse à penser que les populations en migration vont se multiplier à l’avenir…ne serait-ce que par le changement climatique et la montée des eaux conséquentes. Même si l’adage dit qu’il vaut mieux prévenir que guérir, il ne semble pas que des mesures convaincantes pour limiter le changement climatique soient prises aujourd’hui…

++ Liens ++


6 commentaires à “L’urbanisme d’urgence”

  1. [...] Un article sur l’urbanisme d’urgence est disponible sur Ecolo-info, ici. [...]

  2. Alice dit :

    Tout d’abord merci pour cet excellent post.
    Je trouve le concept WheelLY génial, mais je ne comprends pas bien comment on y dort?
    Beaucoup d’idées innovantes pour l’urbanisme d’urgence en tout cas

  3. faistonshow dit :

    Il y a des réalisations vraiment superbe ! Quelle imagination tout de même.

  4. [...] en avait parlé dans un article portant sur les réfugiés climatiques et intitulé “l’urbanisme d’urge…. Le projet WheelLY développé par Zo Loft, une agence d’architecture et de design italienne. Ce [...]

  5. Intéressant article.
    Juste un détail à propos des écodômes :

    « Même si la prise en compte de la notion de confort est moindre »

    Je ne suis pas d’accord, les écodômes en terre sont très agréables à vivre :

    http://www.williamlishman.com/images/ughouse/lvngroom.jpg
    http://courses.washington.edu/larescue/projects/krystal/images/inside%20earth%20bag.jpg
    http://static.howstuffworks.com/gif/earthbag-home-2.jpg
    http://keetsa.com/blog/wp-content/uploads/2007/05/cal-earth-01.jpg
    http://energysmartideas.com/blog/wp-content/uploads/2008/06/earthbag-house.jpg

    C’est à mon sens un a priori de dire que ces constructions ne sont pas confortables.

    « cette solution est imbattable sur la question de l’urgence, du stockage et de la simplicité d’exécution »

    là je suis 100% d’accord :)

    a++
    Olivier

  6. [...] L’urbanisme d’urgence, Elvire, Ecolo-Info, décembre 2008 [...]

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